Wednesday, 17 July 2013

Que retenir ? (politiques d’armement en Europe)

Pour les plus pressés d’entre nous, voici quelques extraits clés d'une longue analyse, parue en mars 2013 dans Défense&Stratégie, sur les politiques d’armement en Europe.



« Les différences d’approches industrielles et politiques constituent entre ces trois pays [la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni] de véritables clivages. Il s’agit, pour l’essentiel, de deux lignes de partage : l’une concerne le rôle de l’Etat dans le secteur (autrement dit le rapport entre la dynamique du marché et la volonté politique), l’autre la relation de dépendance ou d’indépendance à établir vis-à-vis des Etats-Unis. »

« Le mot d’ordre pour la France, c’est l’autonomie stratégique (dans la continuation de l’approche gaullienne traditionnelle), pour l’Allemagne, c’est la puissance industrielle, conçue comme intégrée au système otanien à l’instar de tout son appareil militaire. Enfin, pour le Royaume-Uni, c’est la soi-disant souveraineté opérationnelle qui est une manière commode pour masquer le fait que derrière la double fable du 'lien spécial' avec l’Amérique et du 'best value for money', l’exigence d’autonomie se réduit au court terme et aux seuls aspects tactiques. »

Parlant de la France :
« Le problème [avec le 'schéma des trois cercles' à la base de la politique d’acquisition française], c’est que le peu d’affinité des partenaires européens pour les questions d’autonomie risque de priver de son sens la distinction entre le deuxième cercle (européen) et le troisième (global). Si l’on s’engage dans des rapports d’interdépendance avec des partenaires dépendants, cela revient au même que d’accepter soi-même des situations de dépendance.

Parlant de l’Allemagne : 
« Hubert Védrine est encore plus clair à ce propos : ‘Il n’y a pas d’armée allemande, il n’y a qu’une sorte de département allemand de l’armée occidentale, et c’est pourquoi le système militaire allemand n’a jamais été favorable aux idées françaises sur la défense européenne. L’Allemagne est à 99 % intégrée dans le système OTAN et ne dispose d’aucune marge. C’est pourquoi elle s’en tient à une vision otanienne, plus rigide encore que celle de Washington.’ »

Parlant du Royaume-Uni :
« Pratiqué comme une quasi-religion, le principe de la 'best value for money' produit des effets catastrophiques, non seulement sur les plans industriel et politique, mais, comble de l’ironie, du point de vue strictement comptable aussi. »
« Le Livre blanc de 2003 stipulait déjà que le Royaume-Uni n’envisageait de s’engager dans une opération militaire d’envergure qu’aux côtés des Etats-Unis. (…) Ce constat cruel n’est que la traduction, sur le plan opérationnel, de l’extraordinaire dépendance industrielle et technologique dans laquelle le Royaume-Uni s’est enfermé par rapport aux Etats-Unis. »

Dossiers et enjeux majeurs :

« Comme on a pu le constater, le rôle de l’Etat dans la production de l’armement et l’acceptation ou le refus de la dépendance par rapport à l’Amérique sont au coeur des divergences entre les trois pays. Ce sont les deux faces de la même médaille : moins il y a d’interférence étatique (européenne) dans une entreprise, plus il lui sera facile d’accepter celle, extrêmement étendue, rigoureuse et exclusive, des pouvoirs washingtoniens ; c’est le prix à payer d’avance pour être présent sur le marché de défense américain. »

« Les Européens se portent volontaires pour aller au-devant de leur propre incorporation, et ce malgré le contexte de concurrence politico-industrielle transatlantique dans lequel nous nous trouvons. Or, si la compétition est déséquilibrée dès le départ, ce n’est pas pour des questions d’avance technologique, d’écarts budgétaires ou de taille critique, mais pour des raisons purement politiques. L’un des partenaires a un sens aigu de ses intérêts et met en oeuvre tous les dispositifs et mesures réglementaires destinés à les promouvoir. L’autre acquiesce, sans même oser penser une politique semblable.”

« En schématisant, on peut considérer qu’il existe deux visions sur la nature de ce qu’il est convenu d’appeler ‘l’Europe de la défense’. La première la considère comme un aboutissement, en termes politico-stratégiques (et non pas bureaucratico-institutionnels), de la construction européenne ; la seconde y voit le couronnement de la transatlantisation, dans la mesure où la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) aurait vocation à servir d’auxiliaire et/ou à devenir un département civil de l’OTAN. Or la poursuite de l’une ou l’autre option conditionne en grande partie l’avenir de nos industries d’armement. »

« En théorie, les institutions et les opérations de la PSDC auraient dû, ce fut l’idée originelle, faciliter tant la prise de conscience des déficits capacitaires que la convergence des doctrines d’emploi, contribuant ainsi à l’harmonisation des besoins opérationnels en aval. Le tout culminant dans des programmes en coopération et le renforcement d’une BITD conforme à nos intérêts et à nos conceptions. Le moins que l’on puisse dire, c’est que nous sommes loin du compte. »

« La défense européenne se condamne à ne faire que de la figuration et/ou de la sous-traitance tant qu’elle restera autolimitée par les préférences atlantistes et pacifistes des Etats membres de l’UE. »

« Ces deux exemples – le « paquet défense » et le CTAE (Commandement du transport aérien européen) - représentent, à leur manière, deux réponses fondamentalement différentes aux questions de capacités et d’armement. Celles-ci peuvent être traitées soit sous l’angle de la fusion, soit sous celui de la coopération. »

« Le contexte actuel constitue sans nul doute un défi formidable pour toute volonté stratégique, dans la mesure où il favorise ce double fléau de l’Europe que sont les dogmes atlantistes et pacifistes. Au regard des crispations atlantistes des gouvernements européens suite au « pivot » de l’Amérique (1), des tentatives d’émancipation poussée des industriels face aux Etats en contraction budgétaire (2), de l’intensification des pressions américaines en matière d’achat d’équipements militaires (3) et des exhortations des ministères des Finances en faveur des solutions à court terme (4), il importe de replacer, plus clairement que jamais, l’autonomie stratégique au coeur des réflexions sur la BITD. De ce point de vue, la fusion BAE-EADS aurait été un abandon de premier ordre. En même temps, comme on vient de le constater, son échec ne signifie point la fin des manoeuvres ni celle des propensions à l’abandon. »

« Les dispositions du type ‘Buy American Act’, avec leur corollaire d’obstacles devant l’accès au marché de défense américain sont donc une aubaine inespérée pour l’Europe. Plutôt que d’encourager leur démantèlement, il faudrait en remercier le Congrès et le Pentagone. Car si nos entreprises pouvaient accéder au marché américain plus facilement, toutes s’y précipiteraient immédiatement, et deviendraient ’de facto américaines’ en peu de temps. »

« Pour ce qui est de la défense européenne, sa relance préconisée par la France n’a de sens que si elle se fait avec un recentrage sur les questions d’armement, y compris tout ce qui les sous-tend comme les doctrines d’emploi des forces. Elle doit notamment se frayer un chemin entre la civilianisation rampante de la PSDC (que l’on constate à la fois au niveau des opérations, des institutions et des ambitions) et l’américanisation de l’OTAN (laquelle privilégie un mode d’action découlant de la doctrine Powell ‘Shock and awe’, qui consiste en des frappes à distance, sans intervention des troupes au sol, allant de pair avec la sur-technologisation et l’idéologie du ‘zéro mort’). Une approche européenne de « la manière de faire la guerre » pourrait faciliter l’harmonisation des besoins opérationnels, point de départ de toute coopération ou d’achat d’équipements en commun. L’acquisition systématique de matériel états-unien, soit pour des raisons d’économies (à court terme), soit du fait de la transatlantisation industrielle, nous enfermerait dans des choix opérationnels et politiques propres à l’’American way of war ‘. »

« Finalement, à défaut de partenaires européens qui partageraient de façon unanime l’impératif d’autonomie stratégique, la prudence la plus élémentaire voudrait que la coopération (non pas la fusion) et la réversibilité soient les principes directeurs de toute initiative commune. »


Hajnalka Vincze, Politiques d'armement en Europe à travers l'exemple de l'affaire BAE Systems-EADSDéfense&Stratégie n°33, automne 2012, pp 21-52


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