Monday, 14 October 2013

Petites perles de la semaine écoulée (13 octobre 2013) - compilation des entrées Google+

Défense européenne
La diplomatie européenne : un désastre programmé ? Ou une déception… La lucidité d’Hubert Védrine est toujours rafraîchissante. Même si sa conclusion reste très en-deçà de ce que l’on aurait pu en attendre. D’après le compte-rendu de Nicolas Gros-Verheyde à propos du forum ‘Réinventer l’Europe’ à Bruxelles, l’ancien ministre des affaires étrangères était plutôt en verve.

Il raconta l’épisode de la rédaction du traité de Maastricht, qui a mené à lancer la PESC (politique étrangère et de sécurité commune) en tant que deuxième pilier de l'UE. « ‘Je me rappelle. On était dans un petit bureau avec Joaquim Bitterlich (le Sherpa de Helmut Kohl), Elisabeth Guigou (ministre des Affaires européennes) et moi-même. Et on avait écrit cela’. H. Védrine était alors secrétaire général de la présidence de Fr. Mitterrand. ‘On ne mesurait pas ce qu’on écrit’ a-t-il expliqué. « Je n’ai jamais pensé que les Européens puissent avoir une expression unique. L’histoire est là. Ce sont des histoires très différentes, avec des visions très différentes de ce qui est bien et de mal.’ »

Après avoir remarqué que si jamais la création du Service européen d’action extérieure avait été un succès, « cela aurait été un miracle », il tient tout de suite à préciser que « L’Europe ne se divise pas. Elle n’a jamais été unifiée. (…) On peut se mettre d’accord facilement sur des généralités : la paix, la démocratie … Mais, dès qu’il s’agit d’une question précise : que faire au Proche Orient ? Comment réagir face à la Chine ? Doit-on s’aligner sur les États-Unis, … Les Européens ne sont pas d’accord.’ »

Il commence à en conclure, fort justement, qu’il est temps  de « prendre le taureau par les cornes » et de ne pas cacher les divisions. « Il faut trouver des mécanismes de maturation (des divisions), partir du principe qu’on est divisés ». Et c’est à ce point-ci que son raisonnement va se gâter. Pour Védrine, « il faut  choisir des sujets clés et demander aux pays représentant des positions les plus antagonistes, de travailler entre eux, pour présenter une synthèse qui soit la plus dynamique possible. Sur des sujets qui crispent. Comme par exemple la Russie est-elle une menace, un simple fournisseur de gaz ou un pays avec qui il faut traiter. Si on arrive à trouver une synthèse entre ces opposés, les autres pourront s’y retrouver. » On aurait presque envie de rire.

Car c’est justement la méthode à l’origine de la soi-disant défense européen (de l’UE, sur la base du compromis franco-britannique de Saint-Malo), et qui nous a valu une politique aussi éloignée que possible à la fois de ce qui pourrait être une « défense » et de ce qui serait propre à l'Europe. La synthèse ne se fait que dans des « ambiguïtés constructives », lesquelles finissent par détruire toute ambition autre que l’abdication en cachette et le choix de la facilité. (Nicolas Gros-Verheyde, La diplomatie européenne : un désastre programmé ? Ou une déception…, www.bruxelles2.eu, 12 octobre 2013)

L’Europe de la défense passe par une avant-garde. « Un jour viendra où les Européens, du moins un petit groupe d'entre eux, décideront ensemble d'un budget commun affecté à certains aspects de la politique de défense commune ».  Enfin quelqu'un évoque une piste possible qui serait autre chose que l'abdication pure et simple ou l'ambiguïté prétendument constructive. Il s'agit évidemment de l'idée d'avant-garde (noyau dur, groupe pionnier). L'ancienne directrice de l'Institut des Etudes de sécurité de l'UE a le mérite aussi de mettre les pendules à l’heure au sujet de la Grande-Bretagne. Dont elle dit que « C'est un partenaire indispensable en matière de défense. C'est un partenaire impensable en matière d'Europe. »

« La conclusion de cette contradiction s'impose d'elle-même : la relation bilatérale franco-britannique est essentielle sur le plan militaire, mais il n'est ni l'embryon, ni le moteur, ni surtout la condition du succès de la défense européenne.Toutes les propositions de noyau dur en matière de défense européenne, avec le Royaume-Uni, ne conduisent qu'à l'impasse. » C'est on ne peut plus exact. Dommage que la ligne officielle de la France semble toujours avoir du mal à admettre ce constat.

Autres observations de Mme Gnesotto, à la veille du Conseil européen de décembre (dédié à la Défense): « Parler de la défense et de la sécurité c'est en effet parler du rôle de l'Europe dans le monde et il est plus que temps que le débat s'ouvre. Le dossier capacitaire et industriel est aussi important, car l'industrie de défense concerne près de 900 000 emplois en Europe pour un chiffre d'affaires de 96 milliards € : c'est donc un moteur de croissance possible, une source d'innovation et d'excellence technologique, et un chantier de coopération voire d'intégration européenne accrue. »

Sur une note personnelle (et pour expliquer mon enthousiasme à la lecture du billet), ce sont exactement les sujets que je traite dans un long papier à paraître très prochainement dans The Federalist, sur la réatlantisation de la défense européenne. Dans  l'introduction, je note que « la PSDC a tout le potentiel pour devenir une partie de la solution aux difficultés actuelles de la construction européenne. Et une partie cruciale même: à la fois psychologiquement et économiquement ». Sans surprise, j'en conclue, une fois de plus, à la nécessité d'une avant-garde guidée par une vision stratégique, prête à assumer à la fois la partie « défense » et la partie « européenne » de la PSDC (www.thefederalist.eu, n° 2-3, 2013). (Entretiens d’Europe n°75, Entretien avec Nicole Gnesotto, Fondation Robert Schuman, 30 septembre 2013)

European strategy : is now the moment ? Lors de la discussion sur l’opportunité (ou pas) d’une « grande stratégie européenne », Sven Biscop de l’Institut Egmont a conclu que « En fin de compte, tous les débats sur la stratégie européenne se réduisent à la narrative traditionnelle UE versus OTAN. Au lieu de cela, il serait utile de parler davantage sur ce qu'il faut faire et comment. C'est une erreur de considérer que l'OTAN a une stratégie tandis que l'UE n’en a pas. La réalité est que les Etats-Unis ont effectivement une stratégie et des ressources alors que les Etats européens Etats n’en ont pas (ou pas suffisamment). »

C’est vrai en partie seulement. Le sempiternel appel à laisser tomber les débats « théologiques », « institutionnels » etc. pour s’occuper des questions pratiques n’est pas du tout anodin. Sans clarification institutionnelle (pour cela, considérer que le principal trait distinctif de l’OTAN est la participation US, c’est déjà un bon début), et sans un farouche attachement à une délimitation nette entre l’OTAN et l’UE, c’est à la fois le « que faire » et le « comment » qui sera décidé de l’autre côté de l’océan. L’absence de stratégie de la part des Etats européens renvoie à ce flou, et le reste en découle. (Myrto Hatzigeorgopoulos, European strategy : is now the moment ?, ISIS Europe blog, 2 octobre 2013)

Porte-avions
Hammond: 'Second UK carrier worth using' Un comble. Mettons de côté un instant toutes les incertitudes et imperfections du programme des porte-avions UK. C’est tout de même hallucinant de voir le ministre britannique parler de bon sens (la nécessité de deux porte-avions pour assurer une présence permanente en mer), alors que la France y a renoncé pour des raisons budgétaires. Certes, les porte-avions de Sa Majesté accusent un sacré retard, ont déjà englouti toute une fortune, et une fois prêts on ne sait pas s’il y aura déjà/encore des F-35 JSF à mettre dessus. Ce que l’on sait par contre, c’est que les futurs joyaux de la Royal Navy sont déjà assignés à jouer les subalternes aux côtés de l’Amérique. L’accord Integrated Aircraft Carrier Cooperation, signé en janvier dernier, va « rapprocher les deux marines plus que jamais », aux dires du Secrétaire à la défense des Etats-Unis. (Hammond: 'Second UK carrier worth using', British Forces News, 2 octobre 2013)

Accord de libre-échange transatlantique
Nicole Bricq : «Les États-Unis sont très protectionnistes». L'Amérique serait-elle protectionniste? Veut-elle conclure un accord de libre-échange transatlantique d'abord pour isoler la Chine? Les Français auraient-ils « un rapport passionnel » avec les Etats-Unis qu'il vaudrait mieux garder à l'esprit pour ne pas subir un raz de marée des « extrêmes » aux européennes en juin prochain? Que ne vient-elle suggérer, la ministre française du commerce extérieur, en parlant de l'éventuel accord TTIP?

Bien entendu, elle fait aussi les figures obligatoires. Telle la reprise des rengaines sur les bienfaits quasi mécaniques d'un gigantesque marché transatlantique, la proposition d'un « Buy Transatlantique Act », et la foi affichée dans la possibilité de conclure avec les US un accord équitable. Quoique. L'exemple australien est évoqué quand même, pour illustrer à quel point les Américains « sont redoutables quand il s'agit de défendre leurs intérêts ». C'est tout à leur honneur, par ailleurs. On attend simplement que les dirigeants européens fassent de même.

A ce propos, la ministre lance une petite mise en garde à l'intention de la Commission, « pas toujours encline à communiquer l'avancée des négociations », invitée à plus de transparence pour l'occasion. Et une fausse question candide, de la part de Nicole Bricq: « Comment se fait-il que les États-Unis, qui sont très protectionnistes, passent pour un pays libre-échangiste ? ». Oui, vraiment. On se le demande.

Finalement, Mme Bricq admet que la position de négociation US est pour l'heure illisible, à part sa visée géopolitique. Or - assure la ministre – « je ne suis pas sur ce registre ». Peut-être serait-il temps de tirer au clair ce malentendu, ne serait-ce que pour éviter de signer un accord qui en cache un autre, encore plus tordu.  A travers l'accord de libre-échange, c'est en effet « l'Occident » que l'on réarrange pour le faire marcher au pas, dans la direction et au rythme dictés par l'Amérique. (Nicole Bricq : «Les États-Unis sont très protectionnistes», interview avec la ministre du commerce extérieur, Le Figaro, 5 octobre 2013)

Forces spéciales
Remarques de John Kerry sur l’action des forces spéciales. Suite aux deux opérations des forces spéciales US en Somalie et en Libye, le Secrétaire d'Etat Kerry promet que ça continuera le temps qu'il faudra. Confirmation de plus qu'au même titre que les drones, les forces spéciales sont devenues l'outil de prédilection de l'administration Obama.

Surtout, il s'agit d'une démonstration de force au rabais, après les ratés sur le dossier syrien, mais qui ne remplace ni les garanties de sécurité crédibles, ni les contingents, ni les bases. Ni la légitimité que donne le respect (ou du moins le souci d'éviter le bafouage ouvert et systématique) du droit international. (Kerry Remarks at Benoa Port in Indonesia, US Department of State, 6 octobre 2013)

Opinion publique en Europe
L'opinion publique européenne : en finir avec le pessimisme ? L’analyse des récentes enquêtes d’opinion semblerait indiquer un début (très relatif) de redressement du moral des citoyens en Europe – mais au prix d’inégalités croissantes entre riches et pauvres. « Lorsque la situation s'améliore au niveau de la moyenne européenne, ce sont les pays les plus riches et les catégories les plus aisées qui sont à l'origine de ces hausses ». Ce n’est sûrement pas le moyen le plus approprié pour freiner l’aliénation du plus grand nombre. Un billet de 2005 sur « L'Union et le peuple » : http://www.hajnalka-vincze.com/Publications/123 (L'opinion publique européenne : en finir avec le pessimisme ?, Question d'Europe n°290, Fondation Robert Schuman, 7 octobre 2013)

Institution militaire, OTAN
Politico-military dynamics of European crisis response.   Le lancement du livre d’Alexander Mattelaer sur « Les dynamiques politico-militaires de la réponse européenne aux crises » a donné lieu à une petite conversation-débat. D’après le compte-rendu, l’auteur met en évidence quelques problèmes inhérents à la conduite d’opérations militaires par des organisations internationales, en premier lieu desquels la distance qui se creuse entre les militaires et leurs gouvernements.

Ceux-ci deviendraient de simples « sponsors stratégiques », et risquent de moins en moins comprendre l’outil militaire qu’ils décident (ou pas) d’engager. De l’autre côté, comme pour contrebalancer cette perte de contrôle, ils imposent des contraintes opérationnelles (les fameux caveats), lesquels posent de nombreuses difficultés pratiques aux troupes sur le terrain. Dans l’ensemble, l’auteur constate une détérioration des relations entre politiques et militaires ces dernières années, comme en témoignent les prises de paroles critiques de plusieurs haut-gradés.

Jamie Shae, l’inoxydable responsable de l’OTAN (qui s’était fait remarqué lors de la campagne au Kosovo en 1999 en tant que le porte-parole le plus ouvertement discrédité de l’Alliance), parle aujourd’hui comme Secrétaire général adjoint en charge des défis de sécurité émergents. Il nous conseille de ne pas nous laisser impressionner par la guerre en Afghanistan, susceptible de nous faire croire que les interventions seraient trop complexes et souvent sans succès.

Profitons plutôt de cette expérience pour mettre le turbo sur les cadres multinationaux pour la planification et les exercices (histoire de ne pas laisser périr le précieux acquis). Et tournons maintenant vers des « interventions intelligentes », plus prometteuses du point de vue du rapport coûts-bénéfices. Est-ce à dire que l’approche « intelligente » signifie un changement pour l’Alliance ? (Nic Watkins, Politico-military dynamics of European crisis response, ISIS Europe blog, 9 octobre 2013)

Vols de la CIA, écoutes de la NSA
Programmes de détention de la CIA: les députés veulent mettre fin à l'impunité. L'impunité est le mot clé et, visiblement, les députés européens ont du mal à la digérer. Ils remettent à l'ordre du jour le scandale autour des dénommés « vols de torture » de la CIA.  Ces avions US qui, au milieu des années 2000, traversaient l'Europe sans être inquiétés, avec à bord des suspects jamais jugés mais transférés dans des pays très peu regardants sur la manière à obtenir les informations désirées. L’affaire est un formidable rappel pour nos dirigeants européens : à force de fermer les yeux ou de se chercher des excuses, nous pourrions facilement nous retrouver complices dans la mise à mal assumée de nos valeurs, de même que dans la fuite en avant vers notre propre discrédit.

A noter le lien que font les députés européens entre l’impunité dans l’affaire des vols (et des centres de détention secrets) de la CIA, et les programmes de surveillance récemment révélés par l’affaire Snowden/NSA. « Le climat d'impunité autour de l'implication des États membres dans les programmes de la CIA a rendu possible les atteintes aux droits fondamentaux, comme le confirment les programmes de surveillance de masse conduits par les États-Unis et quelques États membres ». (Programmes de détention de la CIA: les députés veulent mettre fin à l'impunité, Communiqué de presse du Parlement européen, 10 octobre 2013)

L’Euro, la crise
La remise en cause de l’ordre monétaire mondial. Jacques Sapir revient sur les débuts de l’Euro pour dissiper l'illusion qui voulait voir en la monnaie unique un éventuel contrepoint au Dollar; montre comment les des deux monnaies sont liées; et prévoit le nécessaire éclatement de la 'zone Euro', avant l'effondrement du Dollar. Petit retour en arrière : « Dans la période qui précède immédiatement l’introduction de l’Euro comme monnaie scripturale, soit de 1995 à 1999, la part du Dollar  augmente fortement. Elle le fait en partie contre le Deutsch Mark et le Franc Français  mais surtout contre le groupe des ‘autres monnaies’. L’introduction de l’Euro ne s’est pas faite en réalité contre le Dollar mais contre les ‘autres monnaies’. » 

« L’introduction de l’Euro a transformé ce qui était un oligopole en un duopole. Par la suite, la part du Dollar va se réduire, et celle de l’Euro augmenter, mais le Dollar conserve une importance plus grande dans les réserves qu’avant la création de l’Euro. Un fait qui gêne beaucoup tous ceux qui présentent l’Euro comme un concurrent du Dollar. À la suite de la crise financière, on constate que le Dollar et l’Euro ont vu leurs parts diminuer, et cette fois-ci au profit des autres monnaies.»

D’où aussi ce constat : « l’Euro n’est pas une alternative au Dollar, mais en réalité une béquille de ce dernier ». « L’Euro, qui est rattaché à une pseudo-entité (la ‘zone Euro’) qui est soit exportatrice soit à l’équilibre et qui est soumis à une politique restrictive de la part de la Banque Centrale Européenne n’avait pas l’ombre d’une chance de remplacer le Dollar (USD).» La crise de confiance par rapport aux Etats-Unis ne profite pas à l’Euro, « car la ‘zone Euro’ n’existe pas du point de vue d’un acteur extérieur. L’Euro n’est, en réalité, qu’un arrangement technique entre pays dont les politiques restent différentes et parfois divergentes. La crise à propos de la Syrie l’a bien montré qui a vu l’Union Européenne et les pays de la zone Euro incapables de définir une position commune. »

« La crise de l’Euro se présente d’ailleurs comme la première phase d’une crise du Dollar car il est clair que le jour où la zone Euro explosera le Dollar se trouvera directement exposé à la spéculation internationale. (…)Le monde a trop longtemps vécu sous la coupe du Dollar. Pourtant, il faudra nécessairement en passer par l’éclatement de la zone Euro comme prémisse de l’effondrement du Dollar. » (Jacques Sapir : La remise en cause de l’ordre monétaire mondial, RIA Novosti, 8 octobre 2013)