Thursday, 24 October 2013

Vers la démystification de la relation transatlantique (reprise d'un papier de 2006)

Les relations euro-américaines sont périodiquement ennuagées par les « malentendus » dits ponctuels, les escarmouches verbales prétendument imprévues, les tempêtes diplomatiques qui semblent se lever du jour au lendemain, et d’autres manifestations de la suspicion mutuelle. Leur perception est dramatisée de façon exponentielle par le fait qu’elles surgissent de sous le couvercle d’une prétendue communauté de valeurs et d’intérêts, dans une relation supposément impeccable.

La dynamique habituelle des relations transatlantiques alimente par ailleurs mécaniquement cette tendance, du fait de l’alternance répétée des « brouilles » retentissantes et des « réconciliations » spectaculaires. Il s’agit d’une spirale dangereuse, car plus on s’efforce de mettre en valeur la soi-disant harmonie, plus les accrochages font du bruit, et plus les accrochages font du bruit, plus il faut insister sur la soi-disant harmonie afin de compenser leur impact.
Pour mettre fin à ce cercle vicieux, il suffirait de rompre avec cette approche émotionnelle d’amour-haine et replacer les rapports entre l’Europe et l’Amérique sur la base des réalités politiques. En acceptant le fait que suivant nos valeurs et intérêts respectifs, nos positions peuvent être similaires (ou du moins compatibles) sur certains dossiers et divergentes sur d’autres. Etre d’accord n’est pas sujet à célébration et être en désaccord n’est pas une tragédie.

Il est vrai que ce dernier cas de figure restera une source intarissable de frictions et de griefs tant que la partie européenne n’est pas prête à défendre de manière crédible ses choix, et négocier d’égal à égal lors des situations de désaccord. Mais pour ce faire, elle devrait assumer l’ambition d’émancipation de sa dépendance actuelle. Ce qui, en plus de révéler au grand jour les divergences entre les visions politiques des Etats membres de l’Union, mettrait surtout en exergue l’antagonisme structurel entre d’un côté, les intérêts américains visant un contrôle tous azimuts et absolu, et de l’autre, ceux des Européens soucieux de garder une marge de manœuvre autonome.

Lequel antagonisme exista, existe et perdurera de toute façon. La seule question étant de savoir combien de temps encore nous efforcerons-nous de le nier et le cacher derrière une rhétorique creuse, en différant ou peut-être même sabordant ainsi le rééquilibrage des relations, et en soumettant l’opinion publique à des chocs à répétition. Ceci à un moment où, dans un système post-bipolaire qui se prête beaucoup moins facilement à la simplification, l’univers virtuel du dogme transatlantique prend eau de toutes parts.

Pourtant, ceux qui s’acharnent à entretenir la mise en scène refusent de se rendre compte que, ce faisant, ils ne font que torpiller les perspectives de la coopération entre les deux rives de l’Atlantique. L’attachement farouche aux fictions trompeuses est la recette la plus sûre pour envenimer les tensions : notre seule chance d’établir un partenariat sain commence par le choix de renouer avec les réalités.

1. Lumière sur le passé
2. Inventaire du présent
3. Façonner l’avenir