Wednesday, 11 December 2013

Double prétexte à l'abandon : la crise et le « pivot »

A en croire le discours officiel, nous serions aujourd’hui dans une situation de contrainte, sous la double pression de l’austérité budgétaire et du repositionnement US. Mais une contrainte soi-disant pleine d’opportunités nouvelles : à la fois pour rompre avec nos chimères nationales (au profit d’une mise en commun prétendument européenne) et pour renforcer nos liens avec les Etats-Unis (en nous précipitant vers une communauté économico-politico-stratégique euro-américaine). 

(crédit: Financial Times)
Budgets militaires en baisse ? Vite, devenons « Européens » !

Ces jours-ci, il est de bon ton d’invoquer la réduction des budgets militaires européens pour encourager des démarches censées nous permettre de « faire plus avec moins ». En abandonnant, en gros, toute ambition nationale. De prime abord, l’argument paraît irréfutable : puisque nous sommes désormais trop petits chacun dans son coin, allons donc vite nous rassembler davantage pour préserver, autant que faire se peut, les moyens de nos ambitions. Vive les projets de mutualisation et de partage ! Sauf que cette approche comporte de sérieuses failles.

Certes, les budgets de défense sont effectivement en baisse un peu partout en Europe. De surcroît, les coupes sont non seulement importantes (de 10 à 20% en moyenne), mais elles surviennent à un moment (depuis 2008) où déjà pendant la période précédente les capacités existantes avaient été surchargées (du fait des engagements en Irak et/ou en Afghanistan), et les investissements en équipements et R&D insatisfaisants (du fait de priorités calquées sur celles d’un Tiers, mais on y reviendra prochainement).

De telles contraintes budgétaires impliquent évidemment de sérieuses réductions sur le plan des capacités. Des coupes d’abord horizontales (réduction en nombre, en disponibilité etc., tout en essayant de maintenir la gamme entière, quoique de plus en plus creuse, des capacités), ensuite verticales (avec l’abandon de pans entiers, tels les avions de patrouille maritime au Royaume-Uni, les chars au Pays-Bas, ou le deuxième porte-avions en France et, avec lui, la permanence de l’outil aéronaval).

La solution, dit-on, s’impose d’elle-même. Elle consiste en la mise en commun des capacités des pays européens. Que ce soit par mutualisation, spécialisation, ou partage, l’idée est de préserver ensemble des moyens que l’on ne peut plus se permettre à l’échelle nationale. A première vue, quoi de plus normal ? A part, tout de même, quelques détails…

Premièrement, il y a quelque chose de profondément malsain à se mettre ensemble en matière de défense juste parce que l’on est à court d’argent. Pour s’y engager vraiment, il faudrait quand même partager plus que des problèmes pécuniaires. Une même vision stratégique ? Une même approche à la chose militaire ? Un projet ? Le « faute de mieux » n’est certainement pas une assise suffisamment solide pour y baser la défense des nations européennes.

Deuxièmement, s’en remettre à d’autres pour des pans entiers de ses capacités militaires suppose une confiance à toute épreuve. Or, le moins que l’on puisse dire, c’est que cette confiance est quelque peu entamée en Europe en ce moment. Mais même sans scandales d’espionnage, de bisbilles monétaires et d’escarmouches politiques en tout genre, il suffit de penser au scénario (bien fréquent, dans le cas de l’Allemagne par exemple) d’une abstention/refus de la part de l’un des partenaires pour que tout l’édifice s’écroule instantanément.

Ce qui ne veut pas dire, loin de là, que la coopération et la coordination entre Européens ne soient pas souhaitables. Au contraire, elles sont même cruciales. A condition de respecter le principe de la réversibilité des engagements, et par là, les souverainetés nationales. Il convient de toujours garder à l’esprit les limites de l’exercice : l’écrasante majorité des Etats membres préfèrent le confort relatif de l’impuissance et de la dépendance à la responsabilité qui va avec la puissance et l’indépendance.

Pour certains d’entre eux, la mutualisation et le partage ne sont qu’un alibi commode pour laisser éroder encore plus leurs forces armées. Au point qu’ils finiront par ne pouvoir mettre en commun que leurs vides capacitaires respectifs. Pour d’autres, c’est une nouvelle étape logique de la subordination atlantiste. Laquelle étape devrait enfermer définitivement même les Etats membres jusqu’ici soucieux d’indépendance. Car s’engager dans des rapports d’interdépendance avec des partenaires dépendants d’un quelconque tiers revient au même que d’accepter soi-même la dépendance vis-à-vis de ce même tiers. Il est vrai qu’aux yeux de la plupart des gouvernements, loin d’être un épouvantail cette dépendance paraît plutôt de plus en plus désirable.

L’Amérique se détourne de nous ? Vite, devenons Américains !

L’annonce du « pivot » américain vers l’Asie avait laissé la majorité des Etats européens profondément traumatisés. Le spectre d’un découplage est, en effet, leur pire cauchemar. Et c’est normal. Leurs industries d’armement sont tantôt déjà américanisées, tantôt réduites à un rôle de sous-traitance dans le système US, et leurs équipements achetés sur étagère (ou en « coopération » transatlantique) seraient paralysés du jour au lendemain sans un constant soutien américain. Le mythe du parapluie protecteur US/OTAN est essentiel pour eux afin de justifier leurs abdications (à la fois budgétaires et psychologiques), et leurs armées sont désormais explicitement formatées pour servir surtout d’auxiliaires dans des opérations dirigées par les Etats-Unis.

Dans ce contexte, il n’y a rien d’étonnant à ce que l’annonce américaine créée la panique un peu partout sur le vieux continent. Accompagnée de nouveaux retraits de troupes et de l’intensification de la présence US en Asie, la petite phrase sur « l’opportunité stratégique pour rééquilibrer l’investissement militaire US en Europe » a fait l’effet d’une bombe. Les sources de la nervosité européenne sont de deux ordres. Elles concernent d’abord les fameuses « garanties de sécurité » US en matière de défense collective, dont la fiabilité serait ostensiblement remise en question si les Etats-Unis se désintéressent de l’Europe.

D’autre part, les Européens s’inquiètent de cette nouvelle version de la sempiternelle mise en garde US, selon laquelle ils devraient assumer davantage leur part du fardeau, sinon… Sinon l’Amérique, justement, s’en désintéresse. Pour bien prendre la mesure de ce que cela implique, il faut se rappeler que, depuis toujours, invoquer le nécessaire « partage du fardeau » transatlantique signifie beaucoup plus qu’une simple délimitation géographique. Que l’Europe s’active davantage dans son propre voisinage n’est qu’une partie des attentes américaines à son égard.

Dès 1961, un aide-mémoire du Département d’Etat précise que « le déficit des Etats-Unis est entièrement dû à la défense du monde libre. Sans ces obligations librement assumées, les Etats-Unis enregistreraient un surplus ». Il faut donc des mécanismes de « renvoi de l’ascenseur ». Sous le président Clinton, le Bottom-up Review du Pentagone n’hésite pas à en énumérer quelques-uns : « Nos alliés doivent être sensibilisés au lien qui existe entre le soutien américain à leur sécurité et leurs actions dans les domaines tels que la politique commerciale, le transfert des technologies et la participation aux opérations de sécurité multinationales ».

C’est donc sur tous ces terrains que les alliés européens cherchent désespérément à faire des efforts, afin de maintenir l’Amérique « engagée » en Europe. Plus l’Amérique semble s’éloigner d’eux, plus ils s’efforcent à lui donner des gages en se liant à elle encore davantage. Ils revalorisent l’idée de l’Occident et ils conçoivent chaque jour de nouveaux témoignages d’allégeance (comme passer l’éponge sur l’affaire NSA au plus vite possible, ou subventionner l’industrie d’armement US via des commandes aussi onéreuses qu’inutiles).

La négociation de l’accord TTIP (sur le libre-échange transatlantique) s’inscrit elle-même dans le cadre de cet empressement européen à plaire aux Etats-Unis, de peur qu’ils ne se détournent de nous pour aller vers le Pacifique. D’après l’ambassadeur US en Allemagne, le futur accord a vocation de devenir « la fondation d’un nouveau cadre stratégique », et le Secrétaire général de l’Alliance atlantique y voit l’amorce d’une nouvelle « OTAN économique ». Laquelle sera, espère-t-il, le fondement d’une « communauté transatlantique véritablement intégrée ».

Inutile de préciser que la réaction européenne au « pivot » des Etats-Unis défie toute logique. De toute évidence, l’annonce du rééquilibrage US confirme les thèses « autonomistes » selon lesquelles nous devons toujours compter avec au moins l’hypothèse d’un découplage (tôt ou tard, total ou partiel) des intérêts européens et américains. En tirer prétexte pour justifier encore plus d’abandons au nom d’un « occidentalisme » quelconque est une démarche pour le moins paradoxale. D’autant plus qu’à l’origine de la plupart de nos difficultés budgétaires en matière de défense, on trouve justement la même priorité américano-occidentale.

A suivre. Voir le sommaire.
(Sur la base du papier: Hajnalka Vincze, Pente glissante: vers la réatlantisation de la défense européenne, The Federalist n°2-3, 2013)