Sunday, 15 December 2013

Tout n’est pas ce qu’il paraît : petit éclairage sur le pivot US et les budgets européens

Croire, une énième fois, que la pression des événements conduise enfin à « l’heure de l’Europe » (d’après la fameuse expression, en 1991, du ministre luxembourgeois Jacques Poos), ce serait une méprise tout à fait pardonnable. Car c’est effectivement ce que dicte la logique, même si la politique ne suit toujours pas. Force est de constater que non seulement le « pivot » US vers l’Asie ne semble pas près de galvaniser l’Europe de la défense, mais l’exacerbation des gestes de loyauté atlantiste qu’il suscite en Europe risque d’aggraver encore plus notre dépendance.
A propos de gestes de loyauté...
Le "trillion-dollar" JSF/F-35 (commandé déjà par le UK, l'Italie, les Pays-Bas...) 
Un « désengagement » qui, au lieu de libérer de l’espace, en prend encore davantage

Le général Henri Bentégeat (ancien chef d’état-major des armées) a mille fois raison de dire que la nouvelle stratégie US du pivot « devrait servir d'’adjuvant’ pour la défense européenne ». Et il a aussi mille fois raison de le dire au conditionnel. L’impact du repositionnement US est à relativiser tant du côté européen qu'américain. Depuis son annonce, les Européens sont tétanisés à l’idée de voir éventuellement leur « protecteur » s’éloigner. Ils espèrent donc pouvoir conjurer le sort en multipliant les gages d'allégeance vis-à-vis des Etats-Unis. 

A commencer par des commandes insensées d’équipements US (soit « sur étagère » soit dans le cadre de soi-disant « coopérations »), dont l’avion F-35 Joint Strike Fighter est le meilleur parangon. Les acheteurs-participants européens s'accrochent plus que jamais à ce programme gangrené par des incertitudes, des défaillances et une gestion désastreuse. Et n'hésitent pas à y sacrifier des pans entiers de leurs capacités réelles, suite à d’inévitables arbitrages budgétaires.

L’autre exemple-type est la DAMB ou défense antimissile balistique. Les Européens ont fini par s’y souscrire dans le cadre de l’OTAN, malgré le fait que le système est un « non-sens », de l’aveu même d’un ancien ambassadeur US à l’Alliance. Pour l’ambassadeur Hunter, trop c’est trop : « Arrêtons d’essayer d’imposer la défense antimissile aux Européens réticents, en détournant l’attention de sujets beaucoup plus importants, en faveur de ce que nous savons être une exigence de politique intérieure américaine ». Les alliés, soucieux de donner des gages à Washington, n’en ont cure, manifestement.

Dans le même esprit, ils se précipitent à chanter les louanges du rôle que joua l’Amérique dans l’opération Unified Protector en Libye. En répétant à qui veut l’entendre que le voilà l’exemple : s’ils promettent, eux, d’être de plus en plus responsables (conformément aux souhaits de l'administration Obama), le coup de main des Etats-Unis n’en reste pas moins « indispensable ». En réalité, ça dépend du pour quoi faire et du comment. Et ce qui importe, en fin du compte, ce sont les leçons que l’on en tire (ou pas). Visiblement, pour la plupart, il s’agit surtout d’une occasion de plus pour encenser la nécessaire unité du soi-disant Occident.

L’Amérique, de son côté, se prête volontiers au jeu. Tout en brandissant en arrière-fond le spectre du pivot, elle participe à la mascarade de la prétendue cohésion occidentale. D’où la renaissance, à l’OTAN, des grands exercices annuels du temps de la guerre froide, une sorte de « Reforger Lite »*. C’est bon pour le moral et bon pour les armes. D'une part, en faisant comprendre aux Etats membres, inquiets de voir l’Amérique pivoter vers l’Asie, que le supposé parapluie est toujours leur meilleure assurance-vie. De l’autre, en faisant avancer la sacro-sainte interopérabilité, entendue comme le plus d’alignement possible sur les doctrines et standards des Etats-Unis.

C’est d’ailleurs l’une des limites des incantations de Washington pour que ses alliés prennent soi-disant plus d’autonomie. Comme l’a noté récemment l’ex-patron de l’Agence européenne de défense : « Les États-Unis n'attendent certes pas des Européens qu'ils agissent en toute indépendance vis-à-vis de Washington. Ils voudront que l’action transatlantique demeure pleinement coordonnée et que subsiste une interopérabilité aussi étendue que possible entre les forces et les capacités de façon, en particulier, à permettre l'utilisation d'équipements américains ». D'autant plus qu'avec les budgets militaires en baisse, la compétition sur les marchés de l'export s'accélère.

De toute manière, l’Amérique est bien décidée à garder son contrôle sur l’Europe. Quitte à recourir à la bonne vieille méthode de « diviser pour mieux régner » s’il le faut. Philip Gordon (l’homme clé de l’administration Obama pour l’Europe) eut l’obligeance de résumer les tenants et les aboutissants du soutien US à l’unité du vieux continent. « Nous voulons voir une Europe forte et unie, qui parle d’une seule voix. Dans le meilleur des mondes possibles, cette voix dirait ce que nous voulons entendre… Si elle ne dit pas ce que nous voulons entendre, alors nous préférerions que cette voix soit moins unie ». Et moins forte aussi.

Des budgets qui souffrent moins des baisses que des priorités otano-américaines

Pour ce qui est de la réduction drastique des budgets militaires européens, le constat selon lequel « l’Europe se désarme dans un monde qui se réarme » est, hélas, exact. Mais il faut tout de suite y ajouter une remarque. A l’intérieur des budgets, même réduits, il y a toujours des choix à faire. Et ils peuvent atténuer ou, au contraire, aggraver la tendance générale. Ces choix peuvent découler de notre propre vision du monde et de nos intérêts, ou imiter simplement ceux faits par un Tiers. A la longue, cette dernière option est toujours beaucoup plus chère. Dans tous les sens du terme.

Sur ce point, il convient de citer les propos du président du Comité militaire de l’UE. Pour le général Syrén, en plus des coupes budgétaires, « l’augmentation continue des coûts liées aux équipements de nouvelle génération, le fardeau de la transformation et enfin, dernier élément mais non le moindre, le coût élevé des opérations en cours » place les responsables militaires dans une situation impossible. Ce qu’il oublie de mentionner, c’est que la plupart de ces coûts supplémentaires viennent de décisions prises d’abord aux Etats-Unis. Avec les Européens qui décident après… de suivre.

Inutile de préciser que cette posture de suivisme atlantiste cannibalise nos budgets (il suffit de se rappeler du F-35 JSF, du bouclier antimissile, ou encore de l’Irak et de l’Afghanistan). Ce qui est peut-être moins évident, c’est que le concept même de la transformation (développée aux USA suite à la fameuse RMA ou Revolution in Military Affairs, et reprise par l’OTAN, au point de nommer ainsi l’un des deux commandements stratégiques de l’Alliance); il est tout sauf innocent.

L’un des principaux promoteurs de la RMA, l’amiral Owens, nous éclaire lui-même sur les conséquences de l'adoption des postulats US : « Nous pouvons établir une nouvelle relation [avec nos alliés] qui soit fondée sur l’avantage comparatif dont disposent les Etats-Unis dans les domaines du C3I, de la surveillance et de l’acquisition de cibles et dans les armes à guidage précis. Ces outils offrent une marge de supériorité et sont attractifs pour toutes les nations, mais ils sont très coûteux à développer; [pour les Européens, désireux] d’en bénéficier sans avoir à en supporter le coût, la coopération avec les Etats-Unis devient attractive. Cela offrira à ces derniers un droit de regard sur la politique de défense de nos alliés »

Pour y échapper, la solution est évidente. Ce n'est ni la fuite en avant dans l'abdication pure et simple (laquelle ne ferait que renforcer notre mise sous tutelle), ni d'essayer d'investir encore plus dans un schéma conçu en fonction des priorités US. L'original aura toujours une longueur d'avance. Nous devons investir en phase avec nos propres objectifs, dans le respect de notre propre manière de faire la guerre, et de façon à ce que cela assure en priorité notre autonomie stratégique, y compris la pérennité de notre propre base industrielle et technologique.

Pour ce faire, il nous faut d’abord admettre que nous n’avons pas la même vision, la même ambition de suprématie écrasante (l’autonomie stratégique suffirait amplement), la même histoire, le même rapport à la technologie et la même approche à la manière de faire la guerre que notre allié américain. Ce qui mettrait immédiatement nos capacités et nos besoins réels sous une lumière nouvelle.

D’après Kori Schake, ancien membre du Conseil de sécurité nationale de George W. Bush et professeur à l'Académie militaire de West Point, « l'écart entre nous et nos alliés n'est pas aussi important que l'écart entre nos alliés et des pays ou des organisations contre lesquels ils pourraient éventuellement être amenés à se battre. L'Europe n’a peut-être pas ce que nous avons, leurs capacités ne lui permettent peut-être pas de se battre avec la connaissance, la précision et la confiance des États-Unis [sic], mais elles sont largement suffisantes ».

Pour Mme Schake, l’Amérique ferait mieux de « modifier son approche, de sorte qu’elle se focalise moins sur ce que les Européens doivent acheter pour opérer comme nous le faisons, et se concentre plutôt sur comment nous pouvons combattre ensemble sans que les Européens deviennent des copies miniaturisées de la ‘American way of war ‘». Tout à fait exact. Sauf qu'il y a deux façons diamétralement opposées d'interpréter ce dernier constat.

Soit comme le point de départ pour un partage des tâches, dans lequel l’Europe se spécialiserait dans le civil, la prévention et le service après-vente. En abandonnant, du coup, toute ambition de puissance et d’indépendance. Soit comme un rappel du fait que se détacher des priorités fixées de l’autre côté de l’océan serait justement le premier pas, indispensable, vers cette même puissance et indépendance.


A suivre. Voir le sommaire.
(Sur la base du papier: Hajnalka Vincze, Pente glissante: vers la réatlantisation de la défense européenne, The Federalist n°2-3, 2013) 

*Reforger (Return Forces to Germany): exercices annuels de l'OTAN de 1969 à 1993, pour s'assurer, et faire la démonstration, de la capacité de l'Alliance à déployer plus d'une centaine de milliers d'hommes pour défendre l'Allemagne de l'Ouest en cas de conflit avec le Pacte de Varsovie.