Thursday, 31 October 2013

NSA/Europe: Ordre dans le désordre

Ces derniers jours, l’enchaînement d’accusations, de suspicions, de démentis et de révélations à répétition fait que l’on a l’impression d’être devant une affaire aussi complexe qu’impénétrable. Alors qu’au fond elle est plutôt simple. S’y superposent, en réalité, deux affaires. Celle du transfert de données vers l’Amérique par des pays européens, dans le cadre de leurs accords bilatéraux de coopération avec Washington en matière de renseignement. Et celle de la surveillance/espionnage que mènent les Etats-Unis pour leur propre compte, contre ces mêmes pays européens.

Afin d’y voir plus clair, il convient d’abord de faire la distinction entre ce qui relève du comportement normal dans les relations internationales et ce qui est, en revanche, problématique. Premièrement, quant à l’espionnage des dirigeants politiques, des grandes firmes etc., tout le monde le fait, tout le monde le fera. C’est consubstantiel aux relations, forcément compétitives, d’Etat à Etat. Comme dit Hubert Védrine, on vit aujourd'hui dans une grande « mêlée mondiale ». Quand on est pris en flagrant délit, la partie espionnée proteste un peu, la partie qui espionne regrette un peu, et on en reste là.

Le problème dans l’affaire NSA/Europe est que cette évidence est prise dans le piège d’un mythe transatlantique soigneusement construit depuis des décennies, et défendu avec une ardeur revigorée ces temps-ci. Lequel mythe pose comme postulat la cohésion et la fraternité prétendument naturelles à l’intérieur d’un soi-disant « Occident », appelé à se souder toujours davantage sous la direction bienveillante des Etats-Unis. La Realpolitik ne s’appliquerait en théorie que face au reste du monde. Quand elle réapparaît au grand jour au sein même des « Occidentaux », cela fait l’effet d’une bombe.

Deuxièmement, la coopération entre services de renseignement est normale, on dirait même vitale. N’empêche que la manière dont on le fait est tout aussi cruciale. Autrement dit, on est en droit de se poser des questions quand il s’agit, pour certains pays européens dont la France, de s’y engager sur une base très inégale. Comme en témoigne justement le traitement réservé à Paris depuis l’éclatement du scandale Snowden/NSA. Le fait que le président Hollande ait dû demander publiquement à « la partie américaine » de lui fournir les informations « que la presse sait déjà » est un aveu d’échec retentissant de sa part.

Dans ce genre de « coopération », que ce soit avec les Five Eyes (club d’élite anglo-saxon réunissant UK, USA, Nouvelle-Zélande, Australie et Canada, plus connu sous le nom Echelon) ou avec l’Amérique en bilatéral, on ne saura jamais être plus qu’un partenaire de seconde zone. Incapable de garder le contrôle des informations, incapable de faire respecter nos règles, incapable de maîtriser quoi que ce soit, en fin de compte. De surcroît, du côté américain nous sommes traités avec une indifférence, pour ne pas dire mépris, ostentatoire.

Il est pour le moins hallucinant de voir le patron de la NSA enfreindre la règle la plus élémentaire de la coopération en matière de renseignement, en révélant lui-même l’implication des services européens dans le transfert de données vers son agence. Contrairement à l’espionnage d’Etat à Etat qui est une nécessité dans la « mêlée mondiale », ceci est un véritable coup bas. Le général Alexander aurait pu au moins laisser la chance à ses « partenaires » de faire l’annonce. Mais non, Washington en a eu assez des récriminations suite à l’avalanche des révélations « Snowden/NSA ». Il a décidé de reprendre la main, à la fois pour riposter et pour brouiller les cartes.

Derrière les nombreux amalgames sur la provenance des données, tout comme sur leur objectif (lutte contre le terrorisme, soutien aux opérations de l’OTAN, ou à celles de pays de l’OTAN, ou à leur défense en général), il s’agit avant tout de nous empêcher de faire un simple constat. Conclure un accord avec l’Amérique, c’est la meilleure recette pour se faire avoir. 

L’une des récentes illustrations est l’accord SWIFT sur les données bancaires entre les Etats-Unis et l’UE. Dont il s’est révélé qu’il n’était, pour la partie US, qu’une diversion derrière laquelle elle continue de puiser toutes les données qui l’intéressent. En se moquant éperdument du cadre légal qu’elle avait feint d’accepter lors des négociations avec l’Union européenne.

C’est exactement la même méthode qui est à l’œuvre dans le cas des accords entre les services européens et leur homologue US. Une partie des informations est obtenue par Washington dans le cadre d'accords négociés avec un interlocuteur, l'autre dans le dos de ce même interlocuteur, en catimini. A noter cette réponse du porte-parole du Quai d'Orsay à la question de savoir si « Les interceptions téléphoniques réalisées en France l'auraient été par les services secrets français puis partagées avec la NSA ». Sans démentir l’existence de la coopération, le porte-parole remarque que « Notre préoccupation porte sur la nature et l'ampleur des écoutes américaines sur notre territoire ».

Autrement dit: oui, il y a des données que nous leur avons transférées, mais ils en ont pris beaucoup plus, et sur des cibles bien différentes de ce qui était prévu dans notre accord. Comme « un haut responsable du renseignement français », a confirmé au Monde, il est « catégoriquement » exclu « que la DGSE puisse transférer 70,3 millions de données à la NSA ». Sans parler des informations de type espionnage économique ou surveillance des hauts fonctionnaires de l’Etat. Comme en Allemagne, dans la fameuse affaire du portable.

Du point de vue américain, c’est une combinaison géniale. La coexistence des deux processus parallèles sème la confusion, et discrédite d’avance ceux qui participent au premier (accords de coopération négociés), mais protestent contre le second (espionnage/surveillance US unilatéral). Par contre, du point de vue de la France, c'est donc le pire des cas de figures. Elle collabore sur une base inégale d’emblée et est en même temps considérée comme un adversaire à surveiller. Pour combler le tout, sa collaboration est révélée par celui qu’elle approvisionne en données et qui la prend néanmoins pour une vulgaire cible. Qu’il y ait des enseignements à tirer, c’est le moins que l’on puisse dire.

Wednesday, 30 October 2013

NSA/Europe: Cela commence à devenir intéressant…

Les Etats-Unis accusent carrément de mensonge (délibéré ou par omission, c'est selon) les dirigeants européens. Responsables à l’origine des fuites Snowden/NSA, les Américains n’ont même pas été capables de jouer le jeu pendant quelques semaines, encaisser les pseudo-coups diplomatiques (des protestations sans conséquence, venues des capitales du vieux continent) et attendre tranquillement que ça passe.

Bien sûr que non. Ils en ont marre, et ils le font savoir. Tant pis pour la confiance entre services (enfin, ce qui en reste, car même les Américains ne peuvent pas espérer nous faire croire que Mme Merkel aurait fait espionner son propre portable), et autant pour la solidarité qui aurait dû leur imposer le silence dans cette affaire. Washington siffle la fin de la récré, désormais c’est le chacun pour soi.

D’après le patron de l'agence de renseignement américaine NSA, « Pour être parfaitement clair, nous n'avons pas recueilli ces informations sur les citoyens européens », il s'agissait de « données fournies à la NSA » par des partenaires européens. En y ajoutant la petite merveille que les communicants de l’administration US ont réussi à trouver après une semaine d’intenses cogitations : les dizaines de millions d’interceptions révélées concerneraient des opérations de l'OTAN, essentiellement.

« Cela correspond à des renseignements que nous et nos alliés de l'OTAN avons recueillis pour défendre nos pays et soutenir nos opérations militaires », a précisé le directeur de la NSA. Ah bon ? Quels renseignements au juste ? Les 70,3 millions d'enregistrements de données téléphoniques des Français collectées sur une période de trente jours (du 10 décembre 2012 au 8 janvier 2013) ? Ou le portable de la chancelière Merkel ? Un vrai risque pour nos soldats à l'étranger, certes.

Malgré tout, d’aucuns pourraient être tentés d’y voir une sorte de bouée de sauvetage. Ils pourront alors s’amuser à longueur de journée à jouer sur les amalgames entre l’espionnage des dirigeants et celui des masses, entre le faire en dehors ou à l’extérieur du territoire national, entre recueillir des renseignements pour « soutenir nos opérations militaires » ou « pour défendre nos pays » en général.


N’empêche que le désordre est total. Surtout, rien ne va effacer le fait que c’est Washington qui a rendu public l’implication des services européens, et non pas leurs propres dirigeants politiques. Ce qui est extrêmement gênant, pour ne pas dire humiliant. D'autant plus que ce n'est pas la première fois...

Monday, 28 October 2013

Petites perles de la semaine écoulée (27 octobre 2013) - compilation des entrées Google+

Espionnage NSA en Europe
1. Bonjour l’embarras. Qu’il existe une coopération en matière de renseignement avec les uns et les autres, c’est normal. Par contre, s’y engager en position de sous-traitant pour le club d’élite anglo-saxon Five Eyes (UK, USA, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande), c’est déjà plus gênant. Surtout que c’est dans ce cadre que les informations faisant perdre des marchés de plusieurs milliards aux fleurons de notre industrie se transmettent régulièrement vers les Etats-Unis.

Mais la cerise sur le gâteau, c’est quand même de se voir ensuite traité publiquement comme un vulgaire adversaire que les Américains espionnent à grande échelle. Et d’être obligé d’aller quémander à Washington pour qu'ils veuillent bien « nous fournir ce que la presse a déjà », aux dires du chef de l’Etat. C’est insurpassable. Finalement, essayons juste une seconde d’additionner tous ces éléments du point de vue d’un tiers (Russie, Chine, Brésil, Inde, au choix). L’image n’est pas flatteuse, loin de là.
(Surveillance: la France transférerait des données aux USA, RIA Novosti, 27 octobre 2013)

2. D’autres festivités en perspective. Pour le président Hollande : « C’est un sujet qui ne va pas cesser d’interpeller car nous savons qu’il y aura d’autres révélations ». Amen. A part cela, l’autisme politique est à son paroxysme. Confiance ébranlée ? Vite, allons « provoquer une discussion avec les Américains pour établir un cadre commun de coopération et de clarification », y compris l’établissement de « règles de conduite pour l’avenir ». Sérieusement ? Comme si les documents publiés dans la presse ne venaient pas de démontrer justement que les Américains ne viennent  à la table de négociations que pour endormir l’audience. Ce qui, accessoirement, permet aussi aux dirigeants européens de se donner bonne conscience. 
(Conférence de presse à l'occasion du Conseil européen à Bruxelles, 25 octobre 2013)

3. NSA : les eurodéputés préconisent la suspension d'un accord avec Washington sur les données bancaires. Dans ce cas précis, le plus intéressant c'est la courte majorité à laquelle la résolution (non contraignante) a été votée. Rappelons que, pour l’UE, la violation de l’accord SWIFT par l’Amérique est l’une des révélations les plus explosives des documents ébruités dans l’affaire Snowden/PRISM. Lesquels exposaient clairement que l’accord conclu avec l'Amérique ne fut qu'un marché de dupe.

Pendant des années, l’Europe avait demandé en vain que les transferts des données bancaires, imposés par les Etats-Unis à la société SWIFT au lendemain du 11 septembre 2001, s’effectuent dans un cadre légal. Les US ne s’y sont résignés qu’après l’installation, en 2009, d’un centre en Suisse qui permettait de conserver en Europe toutes les données bancaires européennes (sans les stocker mécaniquement sur un serveur jumeau situé aux USA). D’où les négociations et, finalement, l’accord d’août 2010.

Il s’agit d’un compromis accouché après des débats longs et houleux, un premier rejet par le Parlement européen, puis une renégociation douloureuse. Finalement, l’accord prévoyait de nombreux garde-fou, dont un « observateur indépendant » envoyé par l’UE pour superviser que les services US accèdent aux informations du réseau SWIFT uniquement s’il y a suspicion de transfert d’argent à des fins terroristes. C’était trop beau pour être vrai. Et ça ne l’était pas, en fait.

Des documents NSA datés de 2011 désignent toujours le réseau informatique bancaire domicilié en Belgique clairement parmi les cibles. Pour les US, l’accord n’était en réalité qu’une diversion, ils avaient accès à tout ce qui les intéressait, de toute façon. Ce qui remet sérieusement en cause la fiabilité de l’interlocuteur US pour n’importe quels accords et négociations à l’avenir.

De surcroît, les révélations Snowden/PRISM font également état de la très étroite collaboration entre le programme de surveillance /d'espionnage et le Département du Trésor américain. Dont la première tâche n’est pas tant la chasse aux terroristes que de « promouvoir la croissance économique et les investissements » aux Etats-Unis. 
(NSA : les eurodéputés préconisent la suspension d'un accord avec Washington sur les données bancaires, Le Monde, 23 octobre 2013)

4. Espionnage américain: un choc et un test pour les Européens. On imagine surtout le malaise du Premier ministre britannique au sommet de l’UE… Sans doute jamais auparavant son rôle de cheval de Troie des Etats-Unis en Europe n’a été aussi publiquement exposé au grand jour. N’oublions pas qu’en tant que membre des « Cinq yeux » (communauté de renseignement Etats-Unis, UK, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande), Londres est intimement associé aux activités des services US. Contre ses partenaires européens notamment. Lesquels auront du mal, après les dernières révélations (sur le portable de Mme Merkel par exemple), à ne pas le prendre personnellement.
(Espionnage américain: un choc et un test pour les Européens, AFP, 24 octobre 2013)

5. Comment la NSA espionne la France. « Tonton » l’avait pourtant dit, il y a près de vingt ans : « La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment. Oui, ils sont très durs les Américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C'est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort. » (François Mitterrand, 1995)

« Les documents donnent suffisamment d'explications pour penser que les cibles de la NSA concernent aussi bien des personnes suspectées de liens avec des activités terroristes que des individus visés pour leur simple appartenance au monde des affaires, de la politique ou à l'administration française ». (Comment la NSA espionne la France, Le Monde, 21 octobre 20013)

Royaume-Uni
Audition du chef d’état-major des armées britannique. Le général Sir Nick Houghton semble particulièrement morose quand il admet que l’Iraq et l’Afghanistan avaient fait beaucoup de tort au lien armée-nation. « Les objectifs au service desquels nous avons été engagés récemment sont peut-être remis en cause plus que jamais auparavant. Dans ce contexte, j'ai parfois l'impression que l’on compatit avec nous plus que l’on ne nous comprend. J'ai parfois l'impression que nous sommes l'objet de la charité de notre nation, plutôt que celui de sa compréhension profonde et bienveillante de ce que sont les forces armées et quelle est leur pertinence ».
(Uncorrected evidence before the House of Commons Defence Committee, General Sir Nick Houghton, Chief of the Defence Staff, Ministry of Defence, 16 octobre 2013)

Drones
Assassinats américains par drones au Pakistan : le rapport accablant d'Amnesty International. L’Amérique fait la guerre par joystick interposé. Qu’importent les dégâts tant que ça se passe au fin fond du monde, loin des caméras, et que les scores sont plutôt bons. Insistons sur le fait qu’il ne s’agit plus de « simples » dommages collatéraux. C’est tout le système opaque (de choix des cibles, d’autorisation de tir) tel qu’il est organisé qui produit presque inévitablement la mort des civils.

Pour une chose, les frappes sur base de « signature » (groupes de gens affichant des caractéristiques qui pourraient être liées à des activités terroristes mais dont les noms ne sont pas connus) semblent avoir pris le dessus sur les frappes sur base de « personnalité » (individu dont le nom est connu et dont on prétend penser qu’il pose « une menace imminente » à l’Amérique).

De même, le contraste entre les estimations officielles du nombre des victimes civiles et les chiffres avancés par les analyses indépendantes s’expliquerait en partie par une méthode de calcul bien particulier à la CIA. Celle-ci fonctionne sur la base de la « culpabilité par association ». C’est-à-dire qu’à moins de prouver à titre posthume leur innocence, toutes les victimes mâles en âge de porter des armes, qui se trouveraient dans une zone de frappe, sont considérés comme des combattants. Ce qui re-pose la question du choix des cibles…

Pour plus de détails, voir : Jaclyn Tandler, Known and Unknowns : President Obama’s Lethal Drone Doctrine (Fondation pour la Recherche stratégique, note n°O7/13, avril 2013)
A y ajouter ce papier sur la nécessité d'une position européenne en la matière, histoire de ne pas laisser la pratique US établir un précédent que l'on finira tous par regretter.
Anthony Dworkin, Drones and Targeted Killing: Defining a European Position (European Council on Foreign Relations, Policy Brief n°84, juillet 2013) 

OTAN
A la réunion ministérielle de l’OTAN, Berlin se fait la courroie de transmission de l’Amérique. En proposant son Concept de nation-cadre, au fond le ministre allemand de la défense ne fait qu’estampiller un projet élaboré dès l’été 2011 par l’américain National Defense University. Présentée aux responsables US et OTAN par la suite, l’initiative fut articulée autour du concept de Mission Focus Groups (MFGs). Manifestement, les deux se ressemblent comme deux gouttes d’eau. D’après M. Rasmussen, dans le projet allemand il s’agit de l’organisation des alliés en plusieurs groupes, chacun focalisé sur telle ou telle compétence, dans le cadre de la fameuse Défense intelligente. Surprise, surprise: c’était justement l’idée des concepteurs US du projet MFG.

Surtout, l’initiative allemande risque de permettre à l’OTAN de griller la politesse à l’UE dans un domaine essentiel pour l’avenir de la défense européenne. Au fait, aujourd’hui il y a pratiquement unanimité pour admettre que la PSDC (politique de défense et de sécurité de l’UE) ne pourra avancer qu’en adoptant la logique des « groupes pionniers ». Toutefois, dans le cadre de l’UE, ce constat ne s’est toujours pas traduit dans les actes, comme en témoigne entre autres la non-activation de la dénommée « coopération structurée permanente ». Si l’Alliance s’y lance avant l’Union, cela signifierait que la seule matrice d’organisation viable pour la défense européenne se développerait sous l’égide de l’OTAN.
(Doorstep Statement by the NATO Secretary General, Anders Fogh Rasmussen, 22 octobre 2013)

Thursday, 24 October 2013

Vers la démystification de la relation transatlantique (reprise d'un papier de 2006)

Les relations euro-américaines sont périodiquement ennuagées par les « malentendus » dits ponctuels, les escarmouches verbales prétendument imprévues, les tempêtes diplomatiques qui semblent se lever du jour au lendemain, et d’autres manifestations de la suspicion mutuelle. Leur perception est dramatisée de façon exponentielle par le fait qu’elles surgissent de sous le couvercle d’une prétendue communauté de valeurs et d’intérêts, dans une relation supposément impeccable.

La dynamique habituelle des relations transatlantiques alimente par ailleurs mécaniquement cette tendance, du fait de l’alternance répétée des « brouilles » retentissantes et des « réconciliations » spectaculaires. Il s’agit d’une spirale dangereuse, car plus on s’efforce de mettre en valeur la soi-disant harmonie, plus les accrochages font du bruit, et plus les accrochages font du bruit, plus il faut insister sur la soi-disant harmonie afin de compenser leur impact.
Pour mettre fin à ce cercle vicieux, il suffirait de rompre avec cette approche émotionnelle d’amour-haine et replacer les rapports entre l’Europe et l’Amérique sur la base des réalités politiques. En acceptant le fait que suivant nos valeurs et intérêts respectifs, nos positions peuvent être similaires (ou du moins compatibles) sur certains dossiers et divergentes sur d’autres. Etre d’accord n’est pas sujet à célébration et être en désaccord n’est pas une tragédie.

Il est vrai que ce dernier cas de figure restera une source intarissable de frictions et de griefs tant que la partie européenne n’est pas prête à défendre de manière crédible ses choix, et négocier d’égal à égal lors des situations de désaccord. Mais pour ce faire, elle devrait assumer l’ambition d’émancipation de sa dépendance actuelle. Ce qui, en plus de révéler au grand jour les divergences entre les visions politiques des Etats membres de l’Union, mettrait surtout en exergue l’antagonisme structurel entre d’un côté, les intérêts américains visant un contrôle tous azimuts et absolu, et de l’autre, ceux des Européens soucieux de garder une marge de manœuvre autonome.

Lequel antagonisme exista, existe et perdurera de toute façon. La seule question étant de savoir combien de temps encore nous efforcerons-nous de le nier et le cacher derrière une rhétorique creuse, en différant ou peut-être même sabordant ainsi le rééquilibrage des relations, et en soumettant l’opinion publique à des chocs à répétition. Ceci à un moment où, dans un système post-bipolaire qui se prête beaucoup moins facilement à la simplification, l’univers virtuel du dogme transatlantique prend eau de toutes parts.

Pourtant, ceux qui s’acharnent à entretenir la mise en scène refusent de se rendre compte que, ce faisant, ils ne font que torpiller les perspectives de la coopération entre les deux rives de l’Atlantique. L’attachement farouche aux fictions trompeuses est la recette la plus sûre pour envenimer les tensions : notre seule chance d’établir un partenariat sain commence par le choix de renouer avec les réalités.

1. Lumière sur le passé
2. Inventaire du présent
3. Façonner l’avenir

Tuesday, 22 October 2013

Quand le bât commence à blesser... (espionnage par la NSA en France)

L’argument-constat selon lequel « de toute façon, tout le monde espionne tout le monde » tombe complètement à côté de la plaque. Nous le savons déjà, le problème n’est pas là. L’utilité de telles affaires (scandale NSA/Snowden aujourd’hui, les câbles diplomatiques divulgués par Wikileaks en décembre 2010) n’est pas de nous révéler quelque chose d’absolument inouï. Au contraire, elles mettent la lumière sur ce qui est l’évidence même. A savoir que nos rapports avec l’Amérique sont basés sur la bonne vieille logique des relations d'Etat à Etat. Autrement dit sur la Realpolitik.

Un fait que l’on dissimule d’habitude derrière la rhétorique sur nos valeurs et intérêts partagés, et sur notre appartenance à une seule et même « communauté occidentale». Un discours bien pratique pour justifier en Europe nos abandons, nos renoncements et notre « servilité pitoyable » (pour reprendre l'expression de l'ambassadeur chinois). Mais un discours qui est aussi particulièrement discrédité en ces moments de vérité, hélas, beaucoup trop rares et fugaces.

Le regard russe sur « l’époque des changements »

Le discours du ministre russe des Affaires étrangères à l’Institut Royal des Relations Internationales (Egmont) à Bruxelles est un chef-d’œuvre du genre. Vision, ambition, Realpolitik, quête de la stabilité, respect des règles internationales – M. Lavrov nous rappelle tous ces éléments clés d’une vraie politique étrangère dont nous pouvions nous targuer fièrement autrefois.

Pour Moscou, le temps est venu pour « la renaissance de la diplomatie » dans les relations internationales. D’une part parce que dans le monde « polycentrique » d’aujourd’hui « aucun État ni même un groupe de pays, ne dispose plus des ressources nécessaires pour pouvoir régler des problèmes internationaux en imposant sa volonté aux autres. Une gouvernance mondiale efficace ne peut être assurée qu'à travers une entente entre les centres principaux de force et d’influence du monde contemporain, ce qui signifie, par conséquent, que le respect d’autres civilisations et des modes de vie d’autres peuples et de leur droit à l’autodétermination, se profilent aujourd’hui comme un impératif indiscutable ».
Le ministre Lavrov et le président Poutine
(Source: www.kremlin.ru)
Dans le même temps, la crise économique a confirmé l’importance du rôle des Etats. Lesquels sont aussi les seuls ayant « le pouvoir d'utiliser les outils diplomatiques à leur disposition afin de créer des structures de gouvernance mondiale efficaces ». Mais s’ils veulent y réussir ensemble, il leur faut garder à l’esprit quelques « principes fondamentaux ». Premièrement, le respect des règles du jeu, en l’occurrence celles fixées dans la Charte de l’ONU. Y compris – insiste Lavrov – l’immunité des représentations diplomatiques.

Deuxièmement, le rejet du « raisonnement qui fait appel à cette espèce de concept de «responsabilité de protéger» pour justifier l'utilisation unilatérale de la force ». A chaque fois, l’action doit être mandatée par le Conseil de sécurité des Nations Unies. Point à la ligne. « Telle est la loi internationale, le reste vient du Malin. Une intervention unilatérale sera toujours sélective et inexorablement liée à la promotion des intérêts politiques des États qui s'y lancent ». 

Pour le ministre russe, rien ne prouve non plus « que le recours à la force dans des conflits internationaux, plutôt que de réduire le nombre de victimes parmi les civils, ne conduit pas, au contraire, à l'amplification de ces drames ». Sans parler de leur connotation « coloniale ». D’après M. Lavrov, « ce qui est absolument sûr, c’est que ces interventions unilatérales entraînent une nette aggravation de l’instabilité tant au niveau régional que global ».

La stabilité, justement, est vue par Moscou comme une valeur en soi, surtout en ces temps de grandes mutations. Plutôt que d’être « rétrograde », cette attitude est la seule aujourd’hui qui soit responsable. Dans la période de grande turbulence que nous traversons, «  il serait impardonnable de l’aggraver davantage par des démarches irréfléchies, visant des bénéfices à court terme », et qui sont parfois dictées par des considérations politiciennes.

En ce qui concerne la multiplication des « arcs d’instabilité », les acteurs extérieurs doivent adopter « une attitude bien réfléchie et prudente ». M. Lavrov, qui va fêter le dixième anniversaire de son entrée en fonction prochainement, avait passé les dix années précédentes (1994-2004) comme l’ambassadeur de la Russie aux Nations unies. Il a donc été aux premières loges pour apprécier l’effet déstabilisant des aventures militaires post-guerre froide de l’Amérique. D’où aussi cette leçon limpide : « Il faut renoncer à la philosophie du changement de régime commandée par une volonté venant de l’extérieur ». C’est en effet le moins que l’on puisse en conclure.

Le ministre russe constate qu’il n’y a « pas de divergences sérieuses » sur les priorités majeures entre la Russie et les membres de l’UE. Mais ensuite, il y a bien sûr la pratique. De ce point de vue, « l'élaboration, avec la bénédiction de l’OTAN, du segment européen du système global de défense anti-missile américain, lequel s'effectue au mépris des inquiétudes légitimes de la Fédération de Russie », n’est pas bon signe. 

Surtout si l’on y ajoute l’atmosphère ambiante. « Les discussions au sujet des moyens de renforcement de la sécurité européenne mettent en exergue un déficit de confiance persistant, ainsi qu’une volonté de ressusciter la logique de ’guerre froide’ impliquant que vous soyez avec nous ou contre nous ». M. Lavrov rappelle les chiffres : « le budget de la défense russe est 14 fois inférieur aux dépenses militaires cumulées des pays de l’OTAN ». Calculé par rapport au kilomètre de frontière, le budget russe se range quarantième dans le monde entier.

Pour ce qui est au volet économique, le ministre russe fait un clin d’œil aux négociateurs du TTIP (accord de libre-échange transatlantique). Il remarque notamment que le volume des échanges commerciaux UE-Russie est du même ordre de grandeur que celui des échanges commerciaux de l’UE avec les Etats-Unis. Avec un potentiel de coopération « immense », compte tenu de la complémentarité naturelle entre les deux parties de cet ensemble Europe-Russie, lequel comprend « presque 650 millions de personnes qui habitent une superficie de plus de 21 millions de kilomètres carrés et disposent d’immenses ressources naturelles, des technologies avancées, des avantages comparatifs de nos économies ».

Si la Russie se dit « prête à poursuivre la construction d’une Grande Europe de l’avenir », il faut d’abord que l’UE apprenne à faire la distinction entre les petits aspirants-candidats à l’adhésion venus d’Europe de l’Est d’un côté, et Moscou de l’autre. Tandis que les premiers ne cherchent qu’à plaire, la Russie, elle, exige d’être traitée avec respect. « Nos relations devraient ainsi se baser plutôt sur l’intérêt mutuel de deux acteurs majeurs de l’espace européen à un rapprochement fructueux ».

Concernant l’éternelle « rhétorique de confrontation au sujet des valeurs », le ministre pointe du doigt cette « impression absurde que la ligne principale de partage des valeurs dans le monde contemporain passerait par le continent européen ». En réalité, ce sont les « les valeurs traditionnelles » qui se trouvent confrontées à « l’hédonisme et la permissivité » conduisant « à la perte de la dignité humaine, à l’autodestruction de la personne comme de la société ». Dans cet esprit, M. Lavrov appelle à maintenir « un équilibre raisonnable entre la liberté et la responsabilité ». Ainsi qu’à « apprendre à respecter les uns et les autres ».

Une conclusion plutôt convenue, mais toujours d’actualité, qui fait penser à un incident récent, et à ces propos du Général de Gaulle : «  J’ai pour ma part porté des coups. Mais jamais à la fierté d’un peuple, ni à la dignité de ses chefs ». A comparer avec le lynchage politico-médiatique rituel de la Russie et du président Poutine en Occident. Pour l’exemple, cette petite phrase d’Obama qui croyait de bon ton de ridiculiser son homologue russe en public : « Il a l’air du garçon qui s’ennuie au fond de la salle de cours ». C’était cet été, quelques semaines avant le début de la crise syrienne. Au cours de laquelle le « garçon » les a renvoyés tous réviser leurs copies. En leur donnant, au passage, une bonne leçon de diplomatie.

Monday, 21 October 2013

Petites perles de la semaine écoulée (20 octobre 2013) - compilation des entrées Google+

Autonomie stratégique
L’appareil de défense français est sous la double tutelle de l’Otan et des Etats-Unis. Le compte-rendu commenté de Christian Harbulot (sur le colloque abordant l’épineuse question de l’avenir de l’industrie de défense française) est une vraie petite perle. Il serait difficile de ne pas y ajouter une remarque quand même. « La France n’a plus les moyens de son autonomie stratégique », selon le général Vincent Desportes. En réalité, c’est plus grave encore. Elle semble surtout ne plus en avoir l’ambition.

Du moins c’est l’impression que donnent des responsables français quand ils semblent apprécier l’autonomie stratégique non pas pour elle-même, mais parce qu’elle permet de se regrouper/s’aligner dans des conditions plus avantageuses avec des partenaires (comme le ministre Le Drian avait l’air de suggérer dans son discours du 10 septembre).

Ou quand ils envisagent de l’abandonner sous la bannière étoilée… européenne, nous dit-on. Pour le Ministre : « face aux contraintes budgétaires, de plus en plus fortes pour tous, face au coût croissant des équipements et des opérations militaires, l’autonomie stratégique de chacun des Etats européens doit être repensée, dans une certaine mesure, au sein d’une communauté de destin, où l’on partage une histoire et un avenir communs, des intérêts et des valeurs ». N’a-t-il vraiment pas trouvé mieux ?

Comme le rappelle Christian Harbulot, « l’appareil de défense français est sous la double tutelle de l’Otan et des Etats-Unis dans la mesure où ce pays exerce une influence discrète mais déterminante sur le cadre de réflexion de l’Union Européenne ». En effet. S’engager dans des rapports d’interdépendance avec des partenaires européens dépendants revient au même que d’accepter soi-même une situation de dépendance. C’est aussi simple. Et c’est aussi pour cela que, sans consensus préalable sur l’impératif d’autonomie européenne, accepter l’ouverture et le partage avec d’autres membres de l’UE est, pour la France, synonyme d’abdication volontaire. (Christian Harbulot, La Défense française à la remorque des Etats-Unis, www.lesinfluences.fr, 19 octobre 2013)

Défense européenne
La dernière Lettre de la Représentation militaire française à l’UE confirme la tendance. C’est une collection de platitudes et d’informations type manuel scolaire, sans même l’ombre d’un quelconque engagement. Comme si les enjeux de la défense européenne n’intéressaient plus grand monde dans l’équipe du général Gilles Rouby. C’est vrai qu’il a aussi une autre casquette, OTAN cette fois-ci, sous laquelle la vie est infiniment plus agréable et tellement plus facile. Vu qu’il y suffit de se fondre dans l’atlantisme ambiant et suivre la règle traditionnelle « qui ne dit mot consent ». Alors que, dans un cadre proprement européen, il y a encore, malgré tout, certaines attentes envers la France.

Sur ce plan-là, la Lettre, c’est encore une fois la douche froide. Sur les huit pages, pas un seul mot que l’on n’aurait pu lire dans n’importe quel texte rédigé à Londres, à Washington ou à Berlin. A comparer avec un ancien numéro de la même Lettre, il y a 3 ans, qui a tout de même pris soin de glisser un semblant d’ambition et de vision entre les phrases. Tel cet accent mis sur le mot « indépendance » en parlant du système de navigation satellitaire européen, en y ajoutant même un hyperlien vers un article intitulé « Quand l’Amérique partit en guerre contre Galileo ». Quelle audace.

Manifestement, ce genre d’impertinence ne risque pas d’arriver à la Représentation militaire française à Bruxelles ces temps-ci. Qu’importe si l’échéance de décembre approche (avec le sommet « Défense », le premier consacré à ce sujet depuis 5 ans), et qu’importe s’il convient d’y arrêter au moins la réatlantisation/civilianisation en marche ? L’ambassadeur chinois, qu’a-t-il dit déjà, sur l’esprit de mouton des Européens qui attendent sagement que Washington décide à leur place ? Ah oui, le mot me revient : « pitoyable ». (La lettre de la RMF UE, septembre 2013)

Discours du ministre lituanien de la défense au Parlement européen. La Lituanie veut voir la Stratégie de sécurité de l'UE mise à jour pour y inclure la cybersécurité et la sécurité énergétique. Deux thèmes qui en seraient spectaculairement absents, selon le ministre de la défense de la Lituanie. Sauf qu'ils y sont déjà, en fait. Les deux ont leurs petits sous-chapitres dans le complément de 2008 « Assurer la sécurité dans un monde en mutation ». Ce document brandi comme un des (rares) résultats de la présidence française de l'UE en matière de défense sous Nicolas Sarkozy.

Mais M. Olekas ne s'est pas gêné pour si peu dans son discours devant la sous-commission « Sécurité et défense » du Parlement européen. Il a même fait mieux. Entendre le ministre lituanien fustiger les baisses des budgets de défense, c’est comme si on entendait la CIA se plaindre des méthodes d’interrogation « poussées ». Pour rappel : la Lituanie détient le record absolu en ayant réduit, en 2010, son budget militaire de 36%, d'un seul trait. Et pendant que l'on y est : l'allusion à la CIA n’était pas tout à fait gratuite non plus...

A part cela, le ministre de la défense du pays qui exerce la présidence de l'UE en ce moment a donné quelques indications sur ce qu'il souhaite voir sur l'agenda du sommet en décembre:
1. Assurer le financement de la défense (quoique juste et logique dans une certaine mesure, son exemple de chauffage plus économique des casernes pour pouvoir se permettre l'achat de nouveaux équipements, fait tout de même très miséreux);
2. réexamen de la stratégie européenne de la sécurité (voir supra)
3. mise en valeur des partenariats (sa proposition de regarder d'abord si un pays partenaire est prêt à contribuer une certaine capacité avant de recourir à des prestataires de services privés n'est pas dénué de bon sens - par contre celle qui voudrait d'abord laisser contribuer un pays partenaire plutôt qu'un Etat membre est beaucoup trop absurde et connotée politiquement ;
4. orientations ambitieuses en matière de nouveaux défis (cyber, énergie): ces menaces étant « non militaires » la priorité doit être accordée au cadre UE (en étroite coordination avec les initiatives otaniennes quand même).

En mode « d'alerte avancée », le ministre Olekas appelle à modérer nos attentes par rapport au sommet de décembre. Vu notamment « l'écart toujours grandissant entre les ressources nécessaires à la défense et celles qui lui sont octroyées ». Sage prudence. (Discours du ministre lituanien de la défense devant la sous-commission « Sécurité et défense » du Parlement européen, 16 octobre 2013).

Drones
Drone : les Etats-Unis n'ont pas donné leur accord à la "francisation" des Reaper achetés par Paris. A quand le prochain renoncement ? Rappelons que « sur un drone, la charge utile compte plus que le vecteur », comme l’avait expliqué aux députés le chef d’état-major des armées, l’amiral Guillaud. En précisant que « l’effort principal doit être consenti au profit des charges utiles, du C2 et de la station de contrôle déployable ». La charge utile, ce sont les outils d’observation et de liaison satellitaire US. Or pour y toucher, il faut avoir accès aux codes source de l’appareil. Un privilège que Washington a refusé aux Allemands et aux Anglais. Après avoir raté le premier rendez-vous « drone », l’Europe achète donc des appareils US sur étagère, sans même avoir l’assurance de pouvoir les franciser/européaniser après.

Comme le détaille fort bien l’article de La Tribune : « la France n'est pas sure encore de pouvoir "franciser" les drones Reaper, comme elle le souhaite. C'est ce que dit le DGA dans son audition : "nous souhaitons qu'une étude soit conduite sur la francisation ou l'européanisation de capteurs, de moyens de transmission et d'outils de sécurisation des communications ; cette proposition n'a pas encore été acceptée". Pourtant, on avait expliqué à "La Tribune" à très haut niveau au sein de l'armée que cet achat  était conditionné à l'opération de "francisation" des douze drones que la France souhaite acheter. Pour des questions d'autonomie stratégique et ne pas dépendre des Etats-Unis, la France souhaite avoir accès aux "codes sources", les codes informatiques des drones soumis à de strictes règles d'exportation, afin de les modifier. » (Michel Cabirol, Drone : les Etats-Unis n'ont pas donné leur accord à la "francisation" des Reaper achetés par Paris, La Tribune, 15 octobre 2013)

Forces navales
Européens, dormez sur vos deux oreilles, les Américains sont là ! Une opération (sauvetage en Méditerranée exécuté non pas par l'une des marines européennes mais par... l'US Navy), qui tombe à pic pour illustrer les risques de la réduction en peau de chagrin des forces navales de notre vieux continent. Deux petites remarques à ce sujet.

Primo, rien de tel pour confirmer les craintes d'une récente étude de l'American Enterprise Institute selon laquelle, faute de navires européens disponibles, l'US Navy pourrait se voir contrainte d’ajouter la Méditerranée comme troisième zone opérationnelle permanente (à côté du golfe Persique et de l'océan Indien d'une part, du Pacifique occidental de l'autre).

Secundo, rien de tel aussi pour mettre en évidence la vacuité du rapport Ashton sur la PSDC (politique de sécurité et de défense commune de l'UE). Un des très rares domaines où ledit rapport se veut montrer ambitieux, c'est le domaine maritime justement. Des propos séduisants, mais qui sonnent quand même très creux, au vu de la réduction drastique du nombre des bâtiments partout sur notre vieux continent.


Général de Gaulle – Fin du « shutdown » américain
Shutdown : les Etats-Unis provisoirement tirés d'affaire. Ce n’est pas un accord à l’arraché, survenu « à la vingt-cinquième heure » pour citer Obama, qui changera quoi que ce soit à un problème dont les origines remontent loin… comme le général De Gaulle l’avait fait remarquer il y a cinquante ans.

« Le fait que de nombreux Etats acceptent, par principe, des dollars au même titre que l'or pour compenser, le cas échéant, les déficits que présente, à leur profit, la balance américaine des paiements amène les Etats-Unis à s'endetter gratuitement vis-à-vis de l'étranger. En effet, ce qu'ils lui doivent, ils le lui paient, tout au moins en partie, avec des dollars qu'il ne tient qu'à eux d'émettre, au lieu de les leur payer totalement avec de l'or, dont la valeur est réelle, qu'on ne possède que pour l'avoir gagné et qu'on ne peut transférer à d'autres sans risque et sans sacrifice. Cette facilité unilatérale qui est attribuée à l'Amérique contribue à faire s'estomper l'idée que le dollar est un signe impartial et international des échanges, alors qu'il est un moyen de crédit approprié à un Etat. »

Et un avertissement qui vient comme un clin d'oeil du Général au TTIP (accord de libre-échange transatlantique) en négociation un demi-siècle plus tard : « la balance des paiements et le problème du dollar des Etats-Unis deviennent des soucis essentiels. On comprend donc parfaitement bien que leurs intentions ne soient plus celles qu'ils avaient naguère au sujet de l'organisation d'une Europe européenne et du rôle que peut y jouer la France. Mais on comprend aussi que la France, qui est industrielle et agricole, ne puisse pas et ne veuille pas voir se dissoudre ni l'économie naissante de l'Europe, ni la sienne dans un système du genre "Communauté atlantique" qui ne serait qu'une forme nouvelle de la fameuse intégration ».

Celle contre laquelle le Général a mis en garde en opposant son veto à l’entrée de la Grande-Bretagne. Pour rappel (on ne s'en lassera jamais) : «  il apparaîtrait une communauté atlantique colossale sous dépendance et direction américaines, et qui aurait tôt fait d'absorber la Communauté européenne.  C'est une hypothèse qui peut parfaitement se justifier aux yeux de certains, mais ce n'est pas du tout ce qu'a voulu faire et ce que fait la France, et qui est une construction proprement européenne. »

Thursday, 17 October 2013

Analyse à chaud : le rapport Ashton sur la défense européenne 3. (propositions concrètes, opérations militaires)

Les mesures concrètes proposées dans le rapport Ashton afin d’améliorer la capacité de réaction rapide de l’UE aux crises ne sont guère surprenantes. Par contre un seul élément, le plus important, surprend par son absence. Il s’agit du vieux serpent de mer du Quartier général militaire européen (pour la planification et la conduite des opérations UE), dont la nécessité est aujourd’hui reconnue de tous, sauf le Royaume-Uni qui en fait sa ligne rouge. Le rapport n’en dit même pas un mot. Or s’il y a une mesure susceptible à la fois de réduire le temps de réaction aux crises, d’assurer la continuité, de permettre un véritable retour d’expérience et de supprimer les doublons entre 5 structures nationales différentes ; cette mesure est bien celle-là. Dommage de la passer sous silence.

Pour ce qui est des autres propositions, la plupart d’entre elles soit concernent le volet civil uniquement, soit sont déjà dans les tuyaux depuis un bon bout de temps (groupements tactiques à structure modulaire, planification d'avance, procédures accélérées pour la prise de décision, fonds de lancement). Rien d’étonnant, il s’agit de trouver les moyens qui faciliteraient la génération des forces et leur déploiement. Il convient de nuancer leur portée par au moins deux remarques (à part « l’éléphant dans la salle » qu’est le silence radio total sur le Quartier général).

Primo, à propos du mécanisme de financement des opérations militaires UE, le rapport se contente de noter qu’il s’agit là d’un « sujet sensible ». C’est vrai. C’est aussi l’un des facteurs décourageants majeurs, car 90% du financement sont basés sur le principe de « les coûts incombent à leurs auteurs ». Autrement dit, c’est la double peine. Ceux qui envoient leurs troupes (formées, entraînées, équipées) sur le terrain, sont les mêmes qui prennent en charge quasiment tous les frais. Un système plus que souhaitable à l’OTAN où la mobilisation se fait par serment d’allégeance, mais qui a, dans l’Union européenne, un effet paralysant.

Secundo, un seul regard aux opérations militaires récentes de la PSDC suffit pour relativiser l’ensemble du texte à ce sujet. Ce sont des missions de formation, d’entraînement, de police des mers – très légitimes et utiles certes, mais il faut une certaine propension à l’exagération et surtout une bonne dose d’amnésie pour prétendre qu’il s’agit là d'une politique de défense européenne. Celle-ci brille surtout par les occasions ratées : au Liban en 2006, au Libye en 2011 et plus récemment au Mali. C’était pourtant des crises « taillées sur mesure » pour une intervention de l’UE – avec le résultat que l'on sait.

Petit rappel : « l’objectif global » fixé à Helsinki par les Etats membres en 1999 fut d’être capables « d'ici l'an 2003 de déployer rapidement puis de soutenir des forces capables de mener à bien l'ensemble des missions de Petersberg*, y compris les plus exigeantes d'entre elles, dans des opérations pouvant aller jusqu'au niveau d'un corps d'armée (jusqu'à 15 brigades, soit 50 000 à 60 000 hommes). Ces forces devraient être militairement autosuffisantes et dotées des capacités nécessaires de commandement, de contrôle et de renseignement, de la logistique et d'autres unités d'appui aux combats ainsi que, en cas de besoin, d'éléments aériens et navals ». Dix ans après la date butoir, on se félicite chaudement d’avoir pu envoyer quelques centaines d’hommes pour des « missions d’entraînement ».

A suivre.

*Missions de Petersberg: définies d'abord par l'Union de l'Europe occidentale en 1992, ensuite reprises par le traité d'Amsterdam de l'UE en 1997, en partie pour bien distinguer ses nouvelles compétences de celle de l'Article 5 de l'OTAN. Elles couvrent « les missions humanitaires et d'évacuation, les missions de maintien de la paix et les missions de forces de combat pour la gestion des crises, y compris les missions de rétablissement de la paix ».

Première partie (contexte stratégique, contraintes politiques, approche globale)
Deuxième partie (relations UE-OTAN).