Wednesday, 29 October 2014

Un pour tous, tous pour un ? (Partie 2 : interrogations dans l'Alliance)

Au dernier sommet de l'OTAN, la défense collective a fait un « comeback » fracassant, la crise russo-ukrainienne aidant. Certes, ce fut déjà inscrit au programme depuis deux ou trois ans. Avec la baisse sensible de l’appétit pour les exploits extérieurs (peu populaires, trop coûteux, entraînant des résultats politiques pour le moins douteux), et la nécessité de rassurer les nouveaux alliés, particulièrement angoissés après l’annonce du « pivot » américain, l’Alliance devait, de toute façon, dépoussiérer son article 5. Ce qu’elle était en train de faire. Mais rien ne vaut un petit affrontement bien pimpant avec la Russie, pour donner un coup de pouce en la matière.

Sauf qu’à force de marteler que la menace est là, bien réelle, sur nos frontières, il est difficile d’éviter les interrogations discrètes, mais néanmoins pressantes, sur la réalité des soi-disant protections otano-américaines. Cerise sur le gâteau : pour diverses raisons, ce sont deux des alliés les plus inconditionnels (à savoir le Royaume-Uni et la Pologne) qui ont été pris en flagrant délit de se poser ce genre de questions.

Quant aux Polonais, les propos désabusés de leur porte-drapeau atlantiste, Radoslaw Sikorski (ministre des Affaires étrangères à l’époque des faits) furent enregistrés en secret, puis ébruités dans la presse. En discutant avec son collègue ministre des Finances, Sikorski (ancien interne à l’American Enterprise Institute et directeur du New Atlantic Initiative, longtemps pressenti pour le poste du Secrétaire général de l’OTAN) fait remarquer que l’alliance avec les US « ne vaut strictement rien ». Et il poursuit, de façon on ne peut plus explicite : « Nous imaginons que tout baigne car nous aurons fait une gâterie aux Américains ».

Pour Sikorski (qui fut aussi ministre de la Défense), « l’alliance avec Washington est carrément préjudiciable car elle crée un sentiment fallacieux de sécurité ». La défense collective ne serait donc, d'après lui, qu’une énorme supercherie. L’ancien président Lech Walesa semble être du même avis. Sinon, pourquoi proposer que la Pologne installe son propre arsenal nucléaire sur son territoire ? En dépit de la prétendue garantie du soi-disant parapluie des Etats-Unis ?

Pour connaître la réponse, il suffit de regarder vers Londres. Malgré leur relation (très) spéciale, les fidèles Britanniques ont toujours tenu à avoir leur (théoriquement indépendant) arsenal. Et ils ont eu raison, à en croire les conclusions récentes de la dénommée « Trident Commission ». Mandatés pour examiner le bien-fondé (ou pas) du renouvellement de l’arsenal nucléaire du Royaume-Uni, les membres de cette Commission (d’anciens ministres de la Défense, des Affaires étrangères, et un ex-chef d’état-major des armées y compris) avancent quelques arguments tout à fait édifiants.

En posant d’abord une question de taille. A savoir : « peut-on compter sur les États-Unis d’avoir la capacité et la volonté d’assurer une dissuasion élargie indéfiniment, au moins d’ici le milieu du 21e siècle? ». Peut-être bien que oui, peut-être bien que non, d’après le rapport : « En fin de compte, il est impossible de répondre ». Car la question comporte déjà, en première lecture, deux grandes incertitudes. Primo, quoique « parler de leur déclin est presque certainement prématuré », les Etats-Unis pourront, ou pas, conserver la capacité à protéger leurs alliés.

De même, ils « pourraient très bien continuer à considérer leurs alliances comme des instruments importants » pour promouvoir leurs intérêts. Mais ils pourraient tout aussi bien, d’un jour à l’autre, se détourner d’elles. Le rapport évoque « la possibilité de tendances isolationnistes qui ont toujours existé » aux US et note que, en tout état de cause, « les intérêts américains sont différents des intérêts britanniques ou européens ». La conclusion est là, noir sur blanc : à  la question sur la capacité de l’Amérique s’ajoute celle (tout aussi évidente) sur sa volonté à continuer de nous défendre.

Et les rapporteurs britanniques d’enfoncer le couteau dans la plaie, en rappelant le discrédit inhérent au concept même du prétendu parapluie nucléaire. « De toute façon, la dissuasion nucléaire élargie est problématique d’emblée, puisqu’il supposerait que le protecteur prenne le risque de voir ses propres villes détruites, pour défendre un allié avec les faits et gestes duquel il peut être ou ne pas être d’accord ». Problématique, c’est peu dire. Une absurdité plutôt.

Mais, d’après la Commission Trident, il ne faudra surtout pas en parler tout haut. Insister sur un arsenal nucléaire véritablement indépendant « sur la base que nous ne pouvons pas faire confiance aux Américains d’être disponibles sur le long terme, risquerait d’envoyer un mauvais message aux autres membres de l’OTAN quant à la crédibilité de la dissuasion élargie US ». Certes. A supposer qu’ils n’arrivent pas à y penser par eux-mêmes…

Voir aussi : Un pour tous, tous pour un ? (Partie 1 : l’OTAN et ses garanties en trompe-l’œil)