Thursday, 20 November 2014

La France, quel gardien du temple pour l'Europe de la défense?

« C’est la PSDC – ou vivre dans un monde dirigé par d’autres »ce constat limpide fut la réplique de l’ancien patron de l’Agence européenne de défense, Nick Witney, à un article qui préconisait d’oublier la PSDC (la politique de sécurité et de défense commune de l’UE) et de nous en remettre plutôt à la seule Alliance atlantique. Le constat est à moitié exact. L’enjeu, c’est en effet la sauvegarde (ou pas) de notre liberté de choix. Mais faire de la PSDC le dépositaire de cette ambition, ce serait ignorer profondément son évolution. 

De la tentative d’émancipation qu’elle fut à l’origine, la politique de « défense » de l’UE est devenue un moyen d’affaiblissement de l’Europe et de ses Etats membres. Que ce soit la glorification de la soi-disant approche globale, la déresponsabilisation des uns et des autres sous couvert de mutualisation et de partage, le camisole de force budgétaire qui ne tient pas compte des efforts en matière de défense, la reconnaissance rampante de la primauté de l’OTAN, ou l’ouverture progressive de notre secteur d’armement à tous vents – tout laisse à penser que la PSDC de l’Union européenne est non seulement fort imparfaite mais carrément contreproductive. En tout cas si on tient toujours ne serait-ce qu'à l'idée de l'autonomie stratégique.


Vu que celle-ci n’est manifestement pas un objectif partagé par tous, la mise en œuvre d’une véritable défense européenne (au sens exact du terme, à savoir en assumant à la fois son caractère européen et sa dimension défense) ne pourrait donc être que le fait que d’une avant-garde d’Etats membres. Hélas, parler d’Etats membres au pluriel est sans doute exagérer déjà. D’habitude, la France se retrouve bien trop seule lorsqu’il s’agit de proclamer et de poursuivre ce but. Comme l’avait prédit le Général de Gaulle : « En attendant que le ciel se découvre, la France poursuit par ses propres moyens ce que peut et doit être une politique européenne et indépendante ».

En effet, pendant des décennies la diplomatie française s’est efforcée de faire de la pédagogie, en attendant avec patience que ses partenaires européens prennent enfin conscience de la nécessité d’une telle « politique européenne et indépendante ». Avec le résultat que l’on connaît. Mais aujourd’hui, le temps presse. Sous l’effet conjugué de la fuite en avant, déséquilibrée, de l’intégration européenne ; de la croissance exponentielle des coûts des systèmes d’armes ; du refus obstiné des pays européens à réfléchir en d’autres termes que le maintien de la tutelle américaine ; la France semble sur le point d’abandonner le combat.

Ces dernières années, même quand elle tient son discours habituel, on sent que le cœur n’y est pas. Son dernier baroud d’honneur fut le lancement de la défense européenne et le refus de la guerre en Irak. Depuis, la diplomatie française a adopté une autre attitude. Elle a abandonné sa posture « Don Quichotte », certes difficile mais digne, qui lui avait valu tant de moquerie de la part de ses « alliés et amis », mais tant de respect de par le monde entier. Aujourd’hui, le Quai d’Orsay préfère la recherche du compromis, quelques gestes symboliques pour dissimuler les abandons pratiques, en faisant l’éloge du pragmatisme.

Le premier problème, c’est que cela ne marchera jamais. Pour faire bref, ce n’est pas une approche dans laquelle la France excelle. La force de la diplomatie française a toujours été sa combativité, son intransigeance à assumer une position solitaire mais claire, sa capacité à faire valoir des principes évidents, avec une telle conviction et une telle confiance que ses adversaires se retrouvaient démasqués, face à leurs propres incohérences. Par contre, elle n’a jamais été particulièrement bonne dans les demi-mesures, les faux-semblants et les évasions. Quand elle s’y essaie, non seulement elle se trahit, mais elle reste aussi, inévitablement, à la remorque des autres.

Le deuxième problème, c’est que cette expérimentation « hors-piste » de la diplomatie française arrive à contretemps. A un moment où son approche traditionnelle est validée, sur chaque point, par les événements. L’annonce du « pivot » américain vers l’Asie confirme l’analyse selon laquelle la sécurité transatlantique n’a jamais été «  indivisible » et que l’engagement américain ne pourra jamais être pris pour acquis. Sans parler de son prix. A ce propos, l’expérience des guerres en Irak et en Afghanistan, de même que les déboires liés aux achats d’armes US pourraient plaider pour une réévaluation de l’argument de rentabilité associé au rôle d’auxiliaires.

Finalement, l’émergence de nouvelles puissances et leur attachement ferme aux domaines de souveraineté rend plus évident que jamais que le concept d’autonomie stratégique n’a rien d’une notion démodée, prémoderne, qui serait le reflet d’un anti-américanisme primaire hérité des temps anciens. Bien au contraire. C’est perçu, en particulier par les nouveaux venus, comme le seul moyen de rester en lice dans un environnement international hautement compétitif, voire conflictuel. En somme, la France ferait mieux de retrouver sa traditionnelle approche cartésienne. Un bon début serait de s’en tenir à sa propre logique, basée sur quelques principes simples.

A savoir qu’il ne peut pas y avoir de défense européenne, tant que celle-ci ne sera véritablement européenne (sans relation de dépendance vis-à-vis d’un tiers) et véritablement défense (en assumant à la fois sa dimension militaire et son implication en matière de défense mutuelle). Le refus de l’indépendance conduit à la dépendance, le refus de la puissance mène à l’impuissance. Les deux, chacune de son côté, et a fortiori si elles vont ensemble, sont la voie royale vers le discrédit et, à terme, vers le déclassement.

L’idéologie pacifiste et l’atlantisme dogmatique doivent être écartés, une fois pour toutes, pour qu’une défense européenne ait une chance de se réaliser un jour. A ce propos, Robert Cooper (l’éminence grise derrière le Service d’action extérieure européenne et ancien conseiller du Premier ministre britannique Tony Blair, difficile à être soupçonné d’affinités gaullistes ou d’un quelconque anti-américanisme) avait observé fort justement que « rien ne garantit que les intérêts américains et européens soient toujours les mêmes ». 

Or, poursuit-il, « La logique de la construction européenne voudrait que l’Europe développe, tôt ou tard, une politique étrangère commune, une politique de sécurité commune et, probablement, une politique de défense commune aussi. Mais le monde ne procède pas par logique. Il procède par choix politiques. ». Les choix sont manifestement faits aujourd’hui. Et, à moins d’un abrupt changement sous la pression des événements, ils nous conduisent inexorablement à l’encontre de toute logique. 

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