Sunday, 2 November 2014

Petites perles du mois écoulé – compilation des entrées Google+ (octobre 2014)

Défense européenne
1. La note récente du European Council on Foreign Relations porte un jugement sans appel sur la politique commune de défense et de sécurité de l’Union européenne. « Dans l’état actuel des choses, la PSDC fait plus de mal que de bien – à la réputation de l’UE, et à la contribution à la sécurité globale que les Etats membres pourraient apporter » sous d’autres enseignes. Et le principal coupable ? L’approche globale. « La doctrine de l’approche globale a constitué un écran de fumée derrière lequel la politique commune de défense et de sécurité de l’UE s’est, pour ainsi dire, écroulée ».

Et les auteurs, dont le directeur du ECFR ou encore l’ancien chef de l’Agence européenne de défense, Nick Witney, de poursuivre : « L’approche globale sert à dévaluer l’instrument militaire – l’un des plus effectifs dans la boîte à outil ‘relations extérieures’ de l’UE, et nourrit l’illusion selon laquelle l’interventionnisme serait une aberration que l’on ferait mieux d’oublier enfin ».

Le terme est invoqué « non pas pour faire comprendre que la force armée ne peut pas tout faire toute seule » (une évidence), « mais plutôt pour dire qu’elle ne peut pas faire grand-chose, voire strictement rien. Et qu’elle n’est certainement pas un élément nécessaire dans l’ambition de l’UE à contribuer davantage à la sécurité globale, du moment que l’UE met en œuvre ses autres ‘instruments’, à savoir qu’elle donne des conseils et de l’argent ».
(Source : Nick Witney, Mark Leonard, François Godement, Daniel Levy, Kadri Liik and Vessela Tcherneva, Rebooting EU Foreign Policy, European Council on Foreign Relations, Policy Brief, octobre 2014)

Voir aussi :

2. Revenons un instant au numéro de juin de la Lettre de la Représentation militaire de la France à l'UE. L’ambassadeur Philippe Setton, représentant de la France au COPS (pièce maîtresse de la politique étrangère et de défense européenne), y fait deux remarques qui vont de pair. D’abord, il note « qu’il n’y a pas ou peu de sujets qui ne fassent pas l’objet d’échanges et, surtout, d’une position de l’Union ». Peu après, il se félicite en disant que « les sujets sur lesquels nous ne parvenons pas à un accord sont finalement extrêmement rares : je n’en ai d’ailleurs pas vu depuis ma prise de fonction ».

Or M. Setton a pris ses fonctions en juillet 2013, en plein scandale Snowden/NSA (pour rappel : un des thèmes fut la complicité du GCHQ britannique dans l’espionnage contre des gouvernements/entreprises européennes) ; quelques semaines avant le paroxysme de la crise syrienne (lorsque la France s’est employée aux côtés des USA à convaincre ses partenaires plus sceptiques à l’UE sur les mérites d’une intervention militaire) ; et juste à temps pour assister dès le départ aux divergences profondes entre Etats membres sur le dossier russo-ukrainien, que ce soit sur les volets stratégiques, énergétiques ou d’armement. C’est à croire que ce sont justement les « pas ou peu de sujets qui ne fassent pas l’objet d’échanges »… Sauf que ce sont précisément ceux qui dominent l’agenda international depuis un an.

En tirant le bilan du sommet Défense de décembre dernier, M. Setton se montre ravi que l’on ait  pu y « éviter une énième discussion philosophique sur les finalités de la PSDC ». Bravo, vraiment. Cela signifie juste la rupture avec ce qui constitue l’un des axes principaux de la politique européenne de la France. A savoir la volonté d’insister, encore et encore, sur la finalité politique de la défense européenne, car sans la revendication de l’autonomie stratégique l’exercice n’a strictement aucun sens. Que l’on se résigne, par choix tactique (mauvais choix, mais c’est une autre discussion), à ne pas trop la mettre en avant, ça passe encore. Mais que l’on s’en félicite ?

UE-OTAN
1. Pour ce qui est de l’impasse politique des relations UE-OTAN, le dernier rapport du Service des Recherches du Congrès américain fait état d’une autre série d’explications (en général passées sous silence) en plus de celle, habituelle, des blocages turco-chypriotes. Il s’agit notamment des « rivalités bureaucratiques », de la « compétition entre les deux organisations » et des « visions divergentes des deux côtés de l’Atlantique concernant le rôle et les missions futurs à la fois de l’OTAN et de la PSDC de l’UE ».

Et le rapport d’ajouter que « certains responsables US s’inquiètent toujours qu’une minorité d’Etats membres de l’UE puissent être en faveur de la mise en place d’un bras de défense de l’UE, qui serait, à terme, plus indépendant de l’OTAN ». Hélas, ils nous font beaucoup trop d'honneur, ces responsables américains. Car on aimerait bien les voir, nous aussi, cette « minorité d’Etats membres ». Ou, mieux encore, les entendre…
(Source : Kristin Archick, The European Union: Questions and Answers, Congressional Research Service, 31 juillet 2014)

2. L’abdication est en marche. La responsabilité de notre propre défense serait donc beaucoup trop lourde – abandonnons le projet d’une politique de défense européenne, et remettons-nous désormais sans ambages sous tutelle américaine. Vive la communauté « occidentale ». La dernière note du European Council on Foreign Relations en prend d’ailleurs acte : « de plus en plus de voix s’élèvent pour dire que la PSDC en tant que projet d’émancipation européenne a échoué, et qu’il est temps pour nous de revenir à nouveau sous direction US à l’OTAN ». Il n’y a, hélas, rien de nouveau là-dedans.

Comme on l’avait noté il y a un an « La défense européenne a non seulement régressé spectaculairement par rapport à sa dynamique initiale, mais elle l’a fait à tel point que même un éventuel retour sous le giron de l’Alliance est évoquée aujourd’hui de plus en plus ouvertement. » 
(Source : Nick Witney, Mark Leonard, François Godement, Daniel Levy, Kadri Liik and Vessela Tcherneva, Rebooting EU Foreign Policy, European Council on Foreign Relations, Policy Brief, octobre 2014)

Voir aussi :

Joint Strike Fighter/F-35
Le JSF impose des choix de plus en plus grotesques. D’après un officier de l’Armée de l’Air sud-coréenne, « nous ne pouvions pas nous occuper de savoir comment on va les armer [les JSF/F-35], parce que l’important pour nous c’était d’en acheter 40 ». Preuve de plus que s’agissant du Joint Strike Fighter l’acte d’acheter (le plus possible, histoire de faire plaisir au grand allié américain) n’a rien à voir avec, ou plutôt il l’emporte sur, les besoins opérationnels. Une preuve poussée jusqu’à la caricature.

Pour rappel : la commande de 40 avions par Séoul fut présentée à l’époque comme l’ouverture d’un nouveau chapitre, forcément triomphal, dans le feuilleton mouvementé du chasseur US. Et voilà qu’on apprend que la moitié d’entre eux ne pourra pas être équipés d’armes correctement. Pour la simple et bonne raison qu’après l’achat des avions eux-mêmes, il ne restera pas assez d’argent. On invente donc le chasseur qui volera sans armes (à supposer qu’il saura voler).

Peu importe. L’essentiel est de faire acte d’allégeance au vendeur/allié qu’est l’oncle Sam. Quitte à y sacrifier des pans entiers de capacités (comme l’ont déjà fait le Royaume-Uni et les Pays-Bas par exemple). Voire, comme dans le cas sud-coréen, la capacité de l’avion lui-même. Y compris d’ailleurs, paraît-il, son moteur… (Pour ses 40 avions, Séoul n’a pas pu se permettre d’acheter qu’un seul moteur supplémentaire, en lieu et place des 10-15% habituels. Ce qui semble particulièrement audacieux, vu les problèmes qui entourent toujours le fameux moteur unique, après l’abandon en 2011 du développement du moteur alternatif F136).
(Source : F-35A Fighter Jets to Be Poorly Armed, www.defense-aerospace.com, 17 octobre 2014)

Guerre contre l’organisation de l’Etat islamique, EI
1. Tiens, tiens, « Le soutien à l'Etat islamique croît avec les frappes, dit le FBI ». Sans blague. Qui aurait pu y penser ? Manifestement pas ceux qui se sont précipités à se joindre à l’Amérique dans ce que l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin nomme « la troisième guerre d’Irak ». Ou alors c’est qu’ils n’en ont cure, puisque l’essentiel, pour eux, n’est pas là. Mais plutôt dans le fait de se montrer loyal et (encore) apte au combat.

Et M. de Villepin de continuer (sur RFI, le 12 septembre) « il serait temps que les pays occidentaux, l’Europe, les Etats-Unis, tirent les leçons de l’expérience : depuis l’Afghanistan, cela fait treize ans, nous avons multiplié les interventions militaires – Afghanistan, Irak, Libye, Mali – pour quel résultat ? Il y avait en 2001 un foyer de crise terroriste central ; aujourd’hui il y en a près d’une quinzaine. C’est dire que nous les avons multipliés. Je dis bien, nous les avons multipliés. »

Or s’il y en a un qui est en droit de parler au sujet des interventions occidentales, c’est bien celui qui, en tant que ministre des Affaires étrangères aux côtés du président Chirac, refusa de cautionner la désastreuse invasion US en Irak. Pour mémoire, dans son fameux discours à l’ONU (le 14 février 2003), M. de Villepin avait, entre autres, lancé une mise en garde.

« N'oublions pas, disait-il, qu'après avoir gagné la guerre, il faut construire la paix. Et ne nous voilons pas la face : cela sera long et difficile, car il faudra préserver l'unité de l'Iraq, rétablir de manière durable la stabilité dans un pays et une région durement affectés par l'intrusion de la force ». Et nous y (re)voilà. Au risque de cumuler encore les erreurs, cette fois-ci la France y comprise, en épousant une ligne (et une méthode) fixées outre-Atlantique, par Obama. 
(Le soutien à l'Etat islamique croît avec les frappes, dit le FBI, Reuters, 17 septembre 2014)

2. Pour le European Council on Foreign Relations, la participation européenne dans la guerre lancée par les US contre le « Daech » (organisation de l’Etat islamique ou EI) ne serait pas complètement sans lien avec ce qu’ils nomment « la déférence habituelle » de l’Europe vis-à-vis de la politique étrangère américaine. Une attitude qu’il faudrait, selon eux, revoir d’urgence, ne serait-ce qu’en raison du fait que cette politique US découle de considérations de politique intérieure, la plupart du temps. D’où les frappes de drones, les assassinats à distance et, plus généralement, une vision manichéenne des problèmes complexes du Proche et du Moyen Orient.

D’après les auteurs, « Si l’objectif politique principal est de prévenir le terrorisme sur notre propre sol, alors la participation militaire directe des Européens, même si ce n’est que sous formes de frappes aériennes en Irak, risquent de se révéler contreproductif. » De surcroît, « L’implication excessive des étrangers dans les conflits de la région, y compris la lutte contre l’EI en Syrie et en Irak, ne fera que repousser la nécessité, pour les acteurs régionaux, de faire leurs propres choix, de même que cela les encourage à se référer à nous pour trouver des solutions, puis des boucs émissaires ».

(Source : Nick Witney, Mark Leonard, François Godement, Daniel Levy, Kadri Liik and Vessela Tcherneva, Rebooting EU Foreign Policy, European Council on Foreign Relations, Policy Brief, octobre 2014)